"Et si la réalité, sous nos yeux, se dissolvait? Non
dans le néant, mais dans le plus réel que le réel (le
triomphe des simulacres)? Si l'univers moderne de
la communication, de l'hypercommunication nous
avait plongés, non dans l'insensé, mais dans une
énorme saturation de sens, se consumant de son
succès - sans jeu, sans secret, sans distance? Si toute
publicité était l'apologie non d'un produit, mais de
la publicité? Si l'information ne renvoyait plus à un
événement, mais à la promotion de l'information
elle-même comme événement? Si l'Histoire n'était
plus qu'une mémoire sans passé, accumulative et
instantanée? Si notre société n'était plus celle du
"spectacle", comme on le disait en 68, mais, plus
cyniquement, celle de la cérémonie? Si la politique
était un continent de plus en plus périmé, remplacé
par le vertige du terrorisme, de la prise d'otage
généralisée, c'est-à-dire la figure même de l'échange
impossible? Si toute cette mutation ne relevait pas,
comme le croient certains, d'une manipulation des
sujets et des opinions, mais d'une logique sans sujet
où l'opinion s'évanouirait dans la fascination? Si la
pornographie signifiait la fin du sexuel en tant que
tel, dès lors que le sexuel, sous la forme de l'obscène,
a tout envahi? Si la séduction succédait au désir et
à l'amour, c'st-à-dire là aussi le règne de l'objet à
celui du sujet? Si du coup la stratégie remplaçait la
psychologie? S'il ne s'agissait plus d'opposer la vérité
à l'illusion, mais de percevoir l'illusion généralisée
comme plus vrai que le vrai? S'il n'était plus d'autre
comportement possible que celui d'apprendre, iro-
niquement, à disparaître? S'il n'y avait plus de frac-
tures, de lignes de fuite et de ruptures, mais une
surface pleine et continue, sans profondeur, ininter-
rompue? Et si tout cela n'était ni enthousiasmant,
ni désespérant, mais fatal?"
Jean Baudrillard, L'Autre par lui-même, Habilitation.
Paris: Galilée, pages 89-90.
