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"Dans la préface qui précède son ouvrage, un auteur explique habituellement le but qu'il s'est proposé, l'occasion qui l'a conduit à écrire et les relations qu'à son avis son oeuvre soutient avec les traités précédents ou contemporains sur le même sujet.
Dans le cas d'une oeuvre philosophique un pareil éclaircissement paraît, non seulement superflu, mais encore impropre et inadapté à la nature de la recherche philosophique."
G.W.F.HEGEL (1807) La phénoménologie de l'esprit. Chez J.A.Goebhardt.
Photo Gérard Delacour © 2011
.
"Et si la réalité, sous nos yeux, se dissolvait? Non
dans le néant, mais dans le plus réel que le réel (le
triomphe des simulacres)? Si l'univers moderne de
la communication, de l'hypercommunication nous
avait plongés, non dans l'insensé, mais dans une
énorme saturation de sens, se consumant de son
succès - sans jeu, sans secret, sans distance? Si toute
publicité était l'apologie non d'un produit, mais de
la publicité? Si l'information ne renvoyait plus à un
événement, mais à la promotion de l'information
elle-même comme événement? Si l'Histoire n'était
plus qu'une mémoire sans passé, accumulative et
instantanée? Si notre société n'était plus celle du
"spectacle", comme on le disait en 68, mais, plus
cyniquement, celle de la cérémonie? Si la politique
était un continent de plus en plus périmé, remplacé
par le vertige du terrorisme, de la prise d'otage
généralisée, c'est-à-dire la figure même de l'échange
impossible? Si toute cette mutation ne relevait pas,
comme le croient certains, d'une manipulation des
sujets et des opinions, mais d'une logique sans sujet
où l'opinion s'évanouirait dans la fascination? Si la
pornographie signifiait la fin du sexuel en tant que
tel, dès lors que le sexuel, sous la forme de l'obscène,
a tout envahi? Si la séduction succédait au désir et
à l'amour, c'st-à-dire là aussi le règne de l'objet à
celui du sujet? Si du coup la stratégie remplaçait la
psychologie? S'il ne s'agissait plus d'opposer la vérité
à l'illusion, mais de percevoir l'illusion généralisée
comme plus vrai que le vrai? S'il n'était plus d'autre
comportement possible que celui d'apprendre, iro-
niquement, à disparaître? S'il n'y avait plus de frac-
tures, de lignes de fuite et de ruptures, mais une
surface pleine et continue, sans profondeur, ininter-
rompue? Et si tout cela n'était ni enthousiasmant,
ni désespérant, mais fatal?"
Jean Baudrillard, L'Autre par lui-même, Habilitation.
Paris: Galilée, pages 89-90.
L'Année terrible
Poème : "À qui la faute ?"
Tu viens d'incendier la Bibliothèque ?
- Oui.
J'ai mis le feu là.
- Mais c'est un crime inouï,
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C'est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C'est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage !
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l'aurore.
Quoi ! Dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs-d’oeuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l'homme antique, dans l'histoire,
Dans le passé, leçon qu'épelle l'avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans les poètes ! quoi, dans ce gouffre des bibles,
Dans le divin monceau des Eschyle terribles,
Des Homère, des Jobs, debout sur l'horizon,
Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l'esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C'est le livre ? le livre est là sur la hauteur ;
Il luit ; parce qu'il brille et qu'il les illumine,
Il détruit l'échafaud, la guerre, la famine ;
Il parle ; plus d'esclave et plus de paria.
Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria.
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille ;
L'âme immense qu'ils ont en eux, en toi s'éveille ;
Ebloui, tu te sens le même homme qu'eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître ;
Ils t'enseignent ainsi que l'aube éclaire un cloître ;
A mesure qu'il plonge en ton coeur plus avant,
Leur chaud rayon t'apaise et te fait plus vivant ;
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur ; tu sens fondre
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l'homme arrive
Puis vient
C'est à toi, comprends donc, et c'est toi qui l'éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l'erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un noeud gordien.
Il est on médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l'ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! C’est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela, toi !
- Je ne sais pas lire.