Citations


Samedi 1 mai 2010 6 01 /05 /2010 12:00

 

 

"Et si la réalité, sous nos yeux, se dissolvait? Non

dans le néant, mais dans le plus réel que le réel (le

triomphe des simulacres)? Si l'univers moderne de

la communication, de l'hypercommunication nous

avait plongés, non dans l'insensé, mais dans une

énorme saturation de sens, se consumant de son

succès - sans jeu, sans secret, sans distance? Si toute

publicité était l'apologie non d'un produit, mais de

la publicité? Si l'information ne renvoyait plus à un

événement, mais à la promotion de l'information

elle-même comme événement? Si l'Histoire n'était

plus qu'une mémoire sans passé, accumulative et

instantanée? Si notre société n'était plus celle du

"spectacle", comme on le disait en 68, mais, plus

cyniquement, celle de la cérémonie? Si la politique

était un continent de plus en plus périmé, remplacé

par le vertige du terrorisme, de la prise d'otage

généralisée, c'est-à-dire la figure même de l'échange

impossible? Si toute cette mutation ne relevait pas,

comme le croient certains, d'une manipulation des

sujets et des opinions, mais d'une logique sans sujet

où l'opinion s'évanouirait dans la fascination? Si la

pornographie signifiait la fin du sexuel en tant que

tel, dès lors que le sexuel, sous la forme de l'obscène,

a tout envahi? Si la séduction succédait au désir et

à l'amour, c'st-à-dire là aussi le règne de l'objet à

celui du sujet? Si du coup la stratégie remplaçait la

psychologie? S'il ne s'agissait plus d'opposer la vérité

à l'illusion, mais de percevoir l'illusion généralisée

comme plus vrai que le vrai? S'il n'était plus d'autre

comportement possible que celui d'apprendre, iro-

niquement, à disparaître? S'il n'y avait plus de frac-

tures, de lignes de fuite et de ruptures, mais une

surface pleine et continue, sans profondeur, ininter-

rompue? Et si tout cela n'était ni enthousiasmant,

ni désespérant, mais fatal?"

 

Jean Baudrillard, L'Autre par lui-même, Habilitation.

Paris: Galilée, pages 89-90.

 

Par Gérard Delacour
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Jeudi 17 novembre 2005 4 17 /11 /2005 12:03

L'Année terrible

Poème : "À qui la faute ?"

  

 

Tu viens d'incendier la Bibliothèque ?
                                                        - Oui.
J'ai mis le feu là.
                          - Mais c'est un crime inouï,
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C'est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C'est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage !
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l'aurore.
Quoi ! Dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs-d’oeuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l'homme antique, dans l'histoire,
Dans le passé, leçon qu'épelle l'avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans les poètes ! quoi, dans ce gouffre des bibles,
Dans le divin monceau des Eschyle terribles,
Des Homère, des Jobs, debout sur l'horizon,
Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l'esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C'est le livre ? le livre est là sur la hauteur ;
Il luit ; parce qu'il brille et qu'il les illumine,
Il détruit l'échafaud, la guerre, la famine ;
Il parle ; plus d'esclave et plus de paria.
Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria.
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille ;
L'âme immense qu'ils ont en eux, en toi s'éveille ;
Ebloui, tu te sens le même homme qu'eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître ;
Ils t'enseignent ainsi que l'aube éclaire un cloître ;
A mesure qu'il plonge en ton coeur plus avant,
Leur chaud rayon t'apaise et te fait plus vivant ;
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur ; tu sens fondre
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l'homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,

C'est à toi, comprends donc, et c'est toi qui l'éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l'erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un noeud gordien.
Il est on médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l'ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! C’est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela, toi !

- Je ne sais pas lire.

 

 

 

 

 

Par Gérard Delacour
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