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Dimanche 25 novembre 2007 7 25 /11 /Nov /2007 23:59

Mal aimé

Eh bien voilà comment on se met à raconter sa vie, parce qu’un jour un curé, en soutane pleine de boutons brillants, si nombreux qu’il aurait été difficile de les compter, ce curé avait instauré des séances de punition où le potache était frappé sur son postérieur à l’aide d’une règle en aluminium. Collège, 6e, grands et petits, sournois et rieurs, parfums de mères, odeurs d’encens, église sombre et mystérieuse, prêtres scélérats et menteurs, petits copains, Tintin au pays de l’or noir, sur la Lune et à la piscine, dans les cabines de déshabillage où l’on regardait le slip en coton blanc à braguette Petit Bateau puis les fesses du cothurne, le temps de passer rapidement son maillot. Les filles nous étaient inconnues, elles étaient –de toutes façons, toutes, des « quilles ». Pas de mélange, quelques blagues rares, les petites expériences échappaient au temps scolaire puisqu’elles avaient lieu, la plupart du temps, pendant les vacances.

Solitude extrême dans laquelle je me trouvais, persuadé d’être seul à en souffrir, moi qui constatais partout que les mamans de mes copains faisaient pour eux tout ce que ma mère ne faisait jamais, et j’en pleurais souvent, tant pénétré que j’étais de cette certitude de n’être pas aimé.

Faut-il que je jure tout d’abord que tout mot jeté ici correspond bien à une réalité vécue – vous voyez bien que je ne dis pas « vérité »-- faudra-t-il se récrier si l’on m’accuse d’inventer ? Le lecteur en jugera, qui croyait peut-être pouvoir lire un roman. Pas de ça ici ! Nous parcourrons les fleuves, depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse, qui charrient les témoignages rapportés par mon récit. Car pour ma part, je sais ce que j’ai vécu, c’est tellement gravé là que je me demande comment aujourd’hui je peux vivre avec tant de souvenirs sans être écrasé par ces histoires tour à tour terribles, charmantes, dévastatrices ou enthousiasmantes.

Alors, puisqu’il faut le dire clairement d’entrée de jeu, j’annonce que j’ai été mal aimé, moi qui ait été aimé toute ma vie, sans arrêt, adulé par les bonnes-à-tout-faire, jalousé par les copains, porté aux nues dans les espoirs de mes parents, encensé par les professeurs, j’ai été mal aimé puisque c’est le seul souvenir que j’en ai.

Le silence de mes confesseurs quant à la présence de Dieu n’y a rien fait, au contraire. Mal aimé, entouré. Seul, pas solitaire. N’est-ce pas précisément l’impression que l’on peut retirer du commerce humain de la foi ? Dieu n’est-il pas ce silence permanent qui fait croire, par le poids de l’absence, qu’il doit y avoir un Etre planqué dans l’obscurité ? C’est la lourdeur du rien qui trace ce cercle de plomb entre soi et la vie, et la mort.

Je n’étais pas aimé, puisque le responsable des études, un des prêtres dirigeants de cette école privée –à ce propos, les écoles en question n’ont jamais été « libres », puisque les seules écoles qui enseignent la tolérance et la liberté républicaines, la laïcité (c’est quoi, ça ??), ce sont les écoles publiques, tout le monde sait cela-, ce Monsieur l’Abbé, aux tempes dégarnies et cheveux poivre et sel, sportif, rapide, vif même puisque les claques tombaient comme des éclairs, à la voix mâle et assurée, hurlait littéralement ses ordres comme le chien qui aboie, montait et descendait quatre à quatre les marches de l’escalier extérieur qui desservait la galerie des salles d’étude, dès qu’il voyait dans la cour de récréation un potache qui allait lui permettre de se payer une bonne petite séance de coups de règle en aluminium sur le cul, devant tout le monde.

Je n’ai jamais vu, je le confesse aussi, un seul coin de peau de fesse lors de ces cérémonies, ce n’était pas comme à la piscine. Nous étions en étude, vers cinq ou six heures, et il entrait par la grande porte vitrée, avec sa règle en aluminium à la main droite. Grande règle, bien rigide, qui allait se tordre – oui, se tordre – sur nos petits culs. Le surveillant se levait, descendait de l’estrade, se plaçait dans le coin près de la sortie. Je n’ai compris que bien plus tard qu’il craignait peut-être les récalcitrants sauvages qui auraient voulu s’enfuir, mais personne ne songeait à se rebeller, personne ne pensait même que cela eut été envisageable car personne ne doutait de l’incompressibilité de la séance obligatoire. Nous étions déjà bien loin, ailleurs, évanouis à nous-mêmes, comme dans ces rêves dont on sait parfaitement que ce n’est qu’un rêve.

Peut-être est-ce cela être victime, et lorsqu’un jour, parfois, les bourreaux sont jugés par la Loi , la passivité qui leur a permis de passer à l’acte sans trop de difficultés est souvent évoquée et utilisée contre les plaignants. Nous étions totalement disciplinés, passifs, soumis. Il nous appelait par notre nom, jamais par aucun prénom qui eut pu créer un sursaut de lucidité, je me levais lorsque mon patronyme venait taper durement et comme s’enfoncer dans le pupitre en bois de ma table, comme un boule de plomb lancée de loin sur le sol.

Mes slips Petit Bateau, épais, amortissaient un peu les coups, sauf au bord, près des cuisses, mais lorsque la frappe arrivait sur la peau, le prêtre de Jésus-Christ levait imperceptiblement la main et frappait un peu moins fortement pour éviter de toucher cet endroit et de faire des marques rouges. C’est tout mon cul qui était rouge, mais pas blessé. C’est toute la tête qui saignait, mais pas mes fesses. Je n’étais pas aimé de ce curé maudit, et il me le faisait bien sentir, encore davantage à l’extérieur qu’au collège, lors des sorties de raiders, qui sont des scouts paramilitaires, où j’ai été enrôlé quelques mois.

Un de mes copains qui me montrait ses fesses et ses petites couilles stupides, quelques secondes, dans la cabine de la piscine, Pascal, me demanda « si cela me plairait de venir aux scouts » ? Mon père et sans doute ma mère, acquiescèrent. On m’acheta une chemise beige clair, un short beige caramel en velours côtelé, de grandes chaussettes beige en laine épaisse, des chaussures « pataugas » beiges, un foulard réglementaire, un nœud de cuir pour tenir le foulard autour du cou, un béret vert avec un insigne à la croix celte.

Vert car j’entrais aux « raiders », la section la plus militarisée des scouts de France , l’orgueil et la fierté de toutes les patrouilles, en ces temps d’après guerre aux relents famille-patrie. Le chef et le sous-chef étaient des jeunes civils, l’aumônier était mon cher curé à la règle d’aluminium, mais là, aux scouts, il était « sympa », il jouait au foot, il blaguait, il disait « nous ne sommes plus à l’étude ni au collège… » et j’y ai cru. Peut-être même ais-je pensé qu’il serait moins vache avec moi si j’entrais aux scouts. La victime se vendait à son bourreau, pour le séduire, comme d’habitude. Tellement de pères à qui il fallait plaire, dont il fallait se faire reconnaître !

Nous allions en « sorties », en « grand jeu », en « manœuvres », en « exploration », en « camp ». Nous avions des sacs à dos remplis non seulement par quelque linge de rechange et « sac à viande », le drap à glisser dans le sac de couchage, mais aussi par des bricoles inutiles, des objets très proches, dessin, petite photo, petit couteau, caillou de souvenir, carte postale, fleur séchée à moitié écrasée. C’est pourquoi nous parvenions à les porter malgré leur poids stupide.

Cette nuit-là, il fallut accepter un nouvel exercice. Le curé nous fit monter dans le car Renault, de couleur beige comme nos uniformes, aux sièges en plastique glacé. Dernier arrivé dans la patrouille, mon copain Pascal s’était ainsi déplacé d’un cran hiérarchique vers le haut, je portais la batterie du poste émetteur, ou bien aussi les casseroles en aluminium –les « bonams »- salies de noir de fumée, qui en mettaient partout. Cette nuit, c’était la lourde batterie. Merde aux crétins qui pensent que c’est du loisir, et merde à ceux qui disent que « ça forme la personnalité » d’en « baver un peu ». Nous roulions sur la route du bois, dans l’obscurité. Froid, sommeil, inutilité stupide d’instants détestés. Le curé se lève et fait ouvrir la porte du car qui se rabat en soufflant. Ralentissement, on va s’arrêter là ? Puis la vitesse se stabilise, assez faible. D’un geste, nous comprenons qu’il va falloir sauter par la porte ouverte, comme des parachutistes ! Et nous le fîmes, tels de petits soldats, sous le regard clair et vainqueur de ce curé maudit. Je saute avec la batterie, je tombe, bien sûr, sur les genoux, bien entendu. Je me suis fait mal, mes rotules brûlent, surtout la gauche. Et quand il m’arrive d’avoir mal au genou aujourd’hui, des dizaines d’années après cette nuit-là, je repense à me venger de ce curé d’enfer, aux sales petites manies de tortionnaire, si jamais il passait sur le trottoir d’en face.

Je m’enfonce, avec les autres, dans la forêt, les branches dans la figure, cette satanée batterie si lourde dans les bras. J’ai froid, et maintenant j’ai aussi terriblement sommeil. Les autres, -mais qui vraiment ?- semblent apprécier ce grand jeu militaire. On ne va pas se faire avoir… on va les avoir… pas de bruit ! ne parlez pas ! ne bougez plus ! « Viens près de moi » me dit le « chef de pat[1] » qui a le poste. Il branche la batterie, qui est très faible. Ce doit être un vieux modèle de récup. Le poste émetteur-récepteur grésille, une saloperie, tout ça, j’en suis sûr ! Et le curé parle à voix basse mais précise, donnant des ordres de déplacement, avec la boussole, notre azimut, comme il dit.

A la première occasion, « je me barre » ! Mais c’est impossible de faire ça. C’est la seule chose qu’il me reste à faire ! Mais c’est aussi cette nuit que je dois être intronisé, « totémisé » comme ils disent, bizuté en fait : on vous donne un nom d’animal et un adjectif, qui vous est gravé en surface sur la peau du poitrail avec une aiguille trempée dans l’alcool. Tous en ont été si fiers ! Et moi qui trouve ça plus que con. Je hais les conseilleurs de mes parents, ces parents si faibles qu’ils ont préféré écouter ces voix ennemies plutôt que de me consacrer cinq minutes à découvrir ma solitude et mon malheur. Mais un petit bourgeois ne peut pas se plaindre, lui qui distribue et vend des revues des missions apostoliques, dans lesquelles il y a de si belles photos de ces africains et africaines nues, qui eux, sont de vrais pauvres, heureusement si bien aidés par les pères blancs. Ces revues sont lourdes, elles sont imprimées sur du très beau papier épais, avec des photographies bien mates, noir et blanc, et bistre. Je rapporte le produit de la vente à la mission, je sais que cela servira à aider ces pauvres, à aider tous ces pauvres gens que Dieu seul peut sauver.

Mais il n’empêche que cette batterie est si lourde que je vais la poser par terre et l’oublier, là. Ils diront ce qu’ils veulent, tant pis. C’est ce que je fis. Dans le noir, personne ne s’en aperçut, sur le moment. Puis, peu de temps après, sentant que nous approchions de la clairière où devaient avoir lieu les totémisations, je fis un pas sur le côté, puis deux, et je m’écartai totalement du groupe, dont les bruits disparurent assez vite. Je marchais dans le noir, seul dans une curieuse pénombre remplie des sensations de présence des obstacles.

Je devais être parti depuis dix bonnes minutes. J’arrivais sur un petit chemin forestier, heureusement sec. Un bruit de feuilles, puis d’autres, puis plusieurs ombres, et en un instant, je fus entouré par ce qui se révélait être la « patrouille ennemie ». Ligoté, les mains dans le dos, les chevilles légèrement entravées par la même ficelle qui me coupait les poignets. C’est malin, me dis-je, mais au moins, pour moi, le jeu s’arrête là. Ils m’accompagnèrent plus loin jusqu’à déboucher sur une route asphaltée dans la campagne, à la sortie du bois. Et ils m’attachèrent à un poteau télégraphique, comme il en existait partout à cette époque. Comme la proie d’une tribu de peaux-rouges ! Prisonnier de ces imbéciles, qui riaient de moi.

- Je m’en fous, à la première occasion, je m’évade !
- Ah ! oui ? Tiens, donne tes grôles, là, vite, tes chaussures !
- Quoi ??
- Tes pataugas, j’te dis ! Et grouille, mauviette !

Et ils me laissèrent ainsi, en chaussettes, heureusement de grosse laine beige, au bord du fossé, attaché à ce poteau. J’attendis sans rien faire ni dire pendant plusieurs minutes, jusqu’à ce que le silence soit totalement revenu, car la nuit, en campagne, il n’y a plus de bruits de moteurs comme dans la journée, tout au plus quelques aboiements lointains dans les cours des fermes.

Je parvins très facilement à me détacher, et après avoir roulé la ficelle que je mis dans ma poche, je pris la route, en chaussettes.

Extrait de « SA, société anonyme », roman, 2006.


[1]  Chef de patrouille

Par Gérard Delacour
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