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Vendredi 23 novembre 2007 5 23 /11 /Nov /2007 23:24

La cité des plombiers

J’habitais une ville qui avait connu bien des siècles, bien des politiques, bien des révolutions.

Ce qui en restait aujourd’hui se visitait, comme un musée du temps. Et pour permettre aux touristes de se faire une idée la plus vraisemblable possible de la durée, pour approcher au plus près la vision arrêtée de ce qui passe, un conservateur, assisté de son ami spécialisé dans les cœurs de ville et d’un architecte qui avait décidé de ne plus construire autre chose que ce qu’il voudrait lui-même habiter, la ville avait été entièrement dépouillée de ses murs, de ses plâtres, de ses parpaings et de ses asphaltes, de ses bois et revêtements. Il restait la plomberie.

Les baignoires, les douches, les lavabos, les cuvettes de WC, les urinoirs étaient suspendus aux tuyaux, dressés souvent très haut comme des bambous aux branches parallèles, aux troncs de plastique et de métal, blancs, gris et cuivre mélangés. Le sol avait été parfaitement nivelé pour que le touriste puisse déambuler facilement dans cette forêt gigantesque.

De temps en temps, l’eau coulait à flot, et la symphonie immense accompagnait le cours de la lumière. La plomberie unifiait les mille vies qui étaient passées par là, dans une multitude foisonnante, et gardait la présence du temps, ce que les murs ne savent pas faire. Si on vide une maison ou un immeuble de ses meubles, elle devient une ruine, même si elle reste debout. Mais si on retire tout sauf la plomberie, on garde la preuve de l’existence, car chaque tuyau a sa vie propre, et continue de pouvoir servir. En tout cas, c’était la décision qui avait été prise, depuis que les pandémies causées par les rats avaient fait fuir toute la population. Les égouts avaient été bouchés. Aussi, lorsque l’eau revenait, elle débordait des appareils bouchés, ce qui créait de splendides cascades au pied desquelles on pouvait se rafraîchir.

On avait bien tenté de creuser pour retrouver les sous-sols, mais l’attirance du haut était la plus forte, l’œil montait comme dans les cathédrales, dont il ne restait d’ailleurs que les gouttières. Ainsi Notre Dame apparaissait-elle dessinée au trait, ce qui rendait cette immense trace beaucoup plus aérienne que ne l’avaient voulu ses bâtisseurs.

Par Gérard Delacour
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