Vendredi 2 mars 2007 5 02 /03 /2007 10:00

EPICURE[1] et l’engagement à l’action

 

 

Si le corps ne souffre pas, si la personne n’est pas troublée, alors je suis disponible pour agir, pour être moi-même engagé tout entier dans ce à quoi je crois, là où je souhaite participer à la fabrique des choses de la vie.

 

 

Comment faire si je ne suis pas en état de faire ? Aucun plaisir forcé, aucune fête, aucun emportement de groupe, aucun festin, aucune nuit en taverne, ne peut me donner la sérénité. Je ne cherche pas les amours humaines, je construis l’Amour de l’Humanité [AmourH].

 

 

Croire que ceux-là et celles-là qui s’enivrent, fument et partousent sont des « épicuriens » est une erreur… sur Epicure. Non pas une erreur morale dont je n’ai rien à dire, mais une erreur de compréhension de ce qui peut nous troubler, comme Epicure nous le dit dans sa lettre à Ménécée[2].

 

 

Ce ne sont pas « les beuveries et les festins continuels, ni la jouissance des garçons et des femmes… », ni la nourriture, qui « engendrent la vie heureuse, mais le raisonnement sobre, cherchant les causes de tout choix et de tout refus, et chassant les opinions par lesquelles le trouble le plus grand s’empare des âmes. »

 

 

Epicure souhaite des plaisirs « stables », c’est-à-dire « l’absence de trouble et l’absence de peine », car les pires douleurs sont celles qui n’appartiennent pas seulement au présent, comme celles du corps, mais qui durent depuis le passé jusque dans l’avenir.

 

 

Tout n’étant qu’assemblage de matière, selon Démocrite, Epicure déclare l’Homme non responsable de ses actions, mais déterminé par les parties programmées pour agir comme elles le font. Même si le clinamen[3] épicurien permet l’écart et donc l’accident, nous sommes déterminés. Cela contredit toute idée de liberté humaine. Contraint par cette théorie atomiste de l’action, l’épicurien doit tendre à l’ataraxie, c’est-à-dire à l’absence de trouble. Epicure n’est pas épicurien. Il prône la juste mesure et l’équilibre qui permettent de bien vivre, dans les limites d’une liberté impossible.

 

 

Il faut relier les notions de plaisir/déplaisir, immobilisme/activisme et pur/impur pour en comprendre un peu plus. Ce qui relie le plaisir à l’activisme et à la notion de pureté est [AmourH]. Bien différent de l’Amour d’un Dieu qui n’agit pas, mais « dit » et contemple ses créatures qu’il juge. Pour le Dieu commun aux monothéismes, l’humanitude est comme le corps humain, impure « du simple fait d’être[4]. »

 

 

Pour Epicure, le sujet humain agit en tant que sujet du verbe –et non le verbe- qui opère sur les compléments, « il fait comme il peut avec ce qu’il a ». Il a un rapport pervers à la notion de liberté puisque rapport de croyance et non pas vérité.

Il ne construit donc rien, il ne peut pas choisir. Tout assemblage est déjà inscrit dans les parties qui s’assemblent, et ce déterminisme se sert de l’Homme pour ce que je souhaite appeler « sa mise en temporalité ».

 

 

C’est sans doute pourquoi Michel Onfray préfère les cyrénaîques aux épicuriens, si j’ai bien compris. C’est que ce déterminisme épicurien est presque religieux !... Il est un confort insensé ! « Plutôt la foi qui apaise que la raison qui soucie[5] », et de déboucher sur la misère spirituelle qui nous est inconnue, car nous n’en avons pas besoin. D’où ces systèmes qui affirment en quoi l’on croit, annoncé y compris sur les billets de banque.

 

 

Non pour remplacer Dieu par un quelconque déisme. Nous n’en avons pas besoin non plus. Nous avons besoin de clarté –comprendre c’est assembler- et de lumières –de porteurs d’action-, ce qui n’a rien à voir avec une vérité [V] que je préfére écrire [nonV] puisqu’elle ne se définit que par son impossibilité d’être atteinte, autant pour la foi religieuse que chez les athées.

 

 

En effet, chercher sans relâche [V] alors qu’il est annoncé qu’elle ne peut jamais [nonV] être trouvée, signifie que c’est la quête et non [V] qui est le moteur de l’action. Le partage de [nonV] est propédeutique à la création de liens [AmourV], où il faut voir l’objet de l’action [AmourH].

Il semble bien qu’Epicure n’ait pas placé son éthique à ce niveau ontologique, mais à celui du « raisonnement sobre ». Pessimisme ? Manque de système politique ad hoc ? Primauté du religieux ? Il nous reste, via Diogéne Laërce, ses tetrapharmacos, quatre principes agissants : ne rien craindre des dieux, ne rien craindre de la mort, atteindre le bonheur dans sa vie est possible, la douleur se supporte au présent.

 

 

On peut être d’accord avec son matérialisme. Mais qui s’opposera encore et toujours à la QSR[6] parfois du côté du trouble spirituel, parfois moteur philosophique. Epicure aurait eu quelques difficultés à accepter la maxime : « Fais ce que dois [AmourH], advienne que pourra [nonV]», qui glorifie l’engagement à savoir, comprendre et agir, ici et maintenant.

 

 

Gérard Delacour ©, navire Saint Nicolas, 25 février 2007

 

 



[1] 341-270 avant JC.

[2] Citée in ONFRAY Michel, L’invention du plaisir, Fragments cyrénaïques, Le livre de Poche, Essais #4323, Paris 2002, p.244.

[3] Parfois les éléments ne suivent pas la route qu’ils devraient suivre, mais sont déviés, même très légérement…

[4] ONFRAY Michel, Traité d’athéologie, Physique de la métaphysique, Bernard Grasset, Paris 2005, p.102.

[5] Op.cit., p.27.

[6] QSR : la Question Sans Réponse (« Pourquoi ne savons-nous pas ? »), voir mon essai « SA ».

Par Gérard Delacour
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