Vendredi 2 mars 2007 5 02 /03 /2007 16:00

Extrait de « La caque sent-elle toujours le hareng ? »
Le fils imagine comment son père lui raconterait certains épisodes de sa vie quotidienne au cours des cinq années de captivité en Allemagne…
Cet épisode est antérieur aux épisodes « CHAMBREE » et « OTAGES ». Il est situé en 1942.

 

 

Il avait obtenu du médecin chef la possibilité d'aller à sa place chercher le peu de moyens qui leur étaient consentis à l'hôpital de la ville dont les faubourgs s'étendaient non loin des barbelés du camp. Accompagné de deux sentinelles, le chocolat et les cigarettes, reçues bien planquées dans les colis venus de Paris , avaient fait le reste. Ils passaient tous les trois par la Dante Strasse , et avaient moins de vingt minutes pour entrer dans l'estaminet, monter chacun avec la fille qu'ils connaissaient, faire leur affaire, se rhabiller et filer au pas rapide vers le camp , dans la lumière de fin d'après-midi. Un peu échauffés, un peu silencieux sauf leur souffle court, un peu évadés dans leurs pensées, les trois hommes oubliaient jusqu'à leurs noms, leurs nationalités, la guerre et tout le toutim! Puis, une fois la porte et les miradors franchis, la douche faisait son effet, retour immédiat à la réalité, le visage figé, l'oubli instantané des minutes de complicité tacite, la négation totale s'ils avaient dû être interrogés.

 

Les filles étaient des allemandes assez jeunes mais mal nourries, un peu trop maigre, et tout juste en bonne santé pour tenir le coup. Il est vrai que les clients n'étaient pas trop nombreux, pas comme avant la guerre. Mais pour deux d'entre elles, elles exerçaient une autre profession qu'elles avaient dû abandonner pendant les événements des dernières années, car elles travaillaient chez des juifs, pour ces juifs, et elles ne voulaient ni l'une ni l'autre qu'on puisse s'en souvenir. Se fondre dans un des bordels de la ville était la solution pour ces cousettes qui n'avaient plus de famille, tout du moins dans les parages.

 

Le docteur français –et nulle ne savait ce qu'il faisait là, car personne ne devait savoir qu'en fait il était prisonnier au camp là-bas- et les deux sentinelles étaient des clients bien gentils, rapides, peu regardants aux fioritures. Ce docteur devait être quelqu'un d'important puisque c'était toujours un des deux soldats qui payait pour lui. Ce qu'on ne savait pas, c'était le prix d'échange du chocolat et des cigarettes que, sinon, les filles auraient sans doute préféré aux marks de guerre qui valaient de moins en moins chaque semaine.

 

Ce jour-là, le soleil avait chauffé la façade de la maison tout l'après-midi, et le mur renvoyait une chaleur sympathique, face à l'air venu du côté d'un soleil déclinant, un peu plus frais. C'est comme si cette chaleur restituait un peu de douceur à la future nuit dans laquelle les trois jeunes hommes allaient s'évanouir, pour ne reparaître que dans deux mois ou plus. Pas de questions, pas de bruit, pas de dialogue, que des regards et des caresses, que des gestes silencieux et des frous frous de lingerie, puis des claquements de lacets ou d'élastiques un peu ramollis, des coulissements de boutons dans des orifices de toile tendue et épaisse, pas de baisers, que des regards, puis le bruit des pas du médecin français encadré par ses deux soldats, en ombre sur le fond de la rue.

 

Sinon, il y avait bien, au camp, les petits homosexuels qui ne manquaient pas de faire leurs propositions régulièrement, aussi bien aux prisonniers qu'à quelques soldats allemands qui leur plaisaient. Ils faisaient leurs affaires on ne sait trop comment, furtivement dans les chambrées désertées à certaines heures, en contradiction avec le règlement du camp, ou bien dans d'autres lieux tenus secrets, qui pouvaient bien être des locaux officiels, mais dont personne ne parlait. Le commandant du camp semblait apprécier tout particulièrement le petit Charles et le grand Edmond. Le médecin français les avaient mis en garde contre les maladies et autres inconvénients qu'il ne saurait "pas soigner convenablement" si cela se produisait, mais rien n'y faisait, il avait même de leur part des propositions de fellation, à chacune de leur visite à l'infirmerie. Mais le médecin français n'aurait jamais rien pu faire d'autre, comme l'immense majorité des prisonniers, que de se masturber. Il ne pouvait pas s'empêcher de penser, à chaque fois qu'il se faisait plaisir, aux paroles d'un de ses patrons à la Faculté de médecine de Paris lorsqu'il avait été invité en salle de garde : "Se masturber souvent évite les problèmes de prostate, messieurs, et pour les demoiselles ici présentes, qu'on se le dise, une bonne pipe est une superbe médication complète, stérile si vous allez à la source et de plus, protéinée!"

 

Il racontait ainsi souvent n'importe quoi avec l'air le plus docte qu'il pouvait se donner. Sa superbe citation avait été, dès le lendemain, peinte artistiquement sur les murs de ces lieux de débauche fréquentés assidument par les étudiants et les étudiantes qui effectuaient leur internat. La fiancée du jeune médecin français n'avait pas fait l'internat, mais elle n'était pas en reste pour les chansons paillardes qui, sorties de leur contexte, auraient été franchement vulgaires et fort déplacées, alors que dans sa bouche enfantine, elles prenaient des allures d'épopées célestes qui auraient fait bander les macchabées des salles de dissection.

 

C'est à tout cela que pensait le médecin français quand il se masturbait, et cela marchait plus ou moins bien, selon son humeur générale. Il n'aimait pas aller voir les filles du bordel, cela était contraire à ses convictions intimes et à son respect des femmes. Il ne savait plus très bien comment les choses s'étaient faites, ah! si, c'était une des sentinelles qui en avait parlé à l'autre, la première fois, puis, en riant, lui avait proposé la chose. La première fille était gentillette, un peu greluche, mais mignonne, et puis franchement désirable lorsqu'il avait vu son petit cul, ah! un si petit cul, depuis si longtemps, un vrai, pas moche comme celui de tous ces pauvres hères qu'il devait piquer avec des substances douteuses dans des seringues mal bouillies. Alors elle l'avait fait bander, presque sans qu'il s'en aperçoive et il s'était retrouvé tout autre, loin de lui-même, comme en suspension, pendant quelques minutes de tendresse artificielle certes, mais vécues bien réellement. Il ne trompait donc personne, il cherchait à survivre, surtout après deux hivers cruels, une fracture à la cheville et peu d'espoir pour l'avenir. Ces visites à l'hôpital de la ville étaient une aubaine, une vraie aubaine, une belle balade, avec la folie et l'absurdité d'une situation hors des normes: se retrouver, quelques minutes, hors du système d'incarcération grâce à de jeunes soldats aussi éloignés des réalités que lui. Ils risquaient tous les trois très gros, mais ne furent jamais pris, ni jamais dénoncés. Il faut dire que leurs escapades n'excédèrent pas le chiffre trois. Mais les souvenirs qu'elles créèrent servirent au médecin français jusqu'à sa libération, près de trois ans plus tard. Quand, dix ans après la guerre, il lui était arrivé d'y repenser, c'était comme si tout ce monde avait disparu avec les bombardements de la fin de l'empire, alors qu'en fait les filles, qui avaient pris quelques années et quelques kilos, exerçaient toujours dans la bonne même ville, et qu'il aurait pu les y rencontrer, mais ce fut sans risque puisque, de toute son existence, il ne retourna jamais en Allemagne.

 

Quant aux deux soldats, l'un fut fusillé lorsque son trafic de chocolat et de cigarettes fut découvert par un commandant de camp qui se livrait lui-même à d'énormes trafics. L'autre eut la jambe emportée par un obus mais a vécu de nombreuses années après la guerre, avec femme et enfants, en repensant de temps à autre, à son "médecin français" dont il avait toujours pensé que c'était "un sacré type"!

 

 

Gérard Delacour © 2006

 

Par Gérard Delacour
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