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Samedi 24 février 2007 6 24 /02 /Fév /2007 10:00

OTAGES (extrait de « La caque sent-elle toujours le hareng ? »)
De retour du camp de représailles, le fils imagine comment son père lui raconte certains épisodes de sa vie quotidienne, au cours des cinq années de captivité en Allemagne…
(suite de « CHAMBREE »)

 

 

 

 

Le lendemain soir, je m’allongeai sur ma couche comme lorsqu’on s’allonge dans des draps si doux que les larmes vous viennent, auprès de la femme aimée. Mes punaises, mes chères punaises sont… Un vacarme interrompt tout ce monde, le bruit de la porte, comme fracassée sur elle-même. Bruits de bottes, armes utilisées comme gourdins, on nous hurle l’ordre de sortir sans nous habiller.

 

 

 

 

Heureusement pour moi, suffisamment de temps -déjà des centaines de nuits-, s’était écoulé depuis le début de ma captivité pour que je ne sois pas plus ému par la réalité que par le rêve.

 

 

 

 

J’enfile furtivement mon pantalon, toujours prêt à ma tête, et je descend pieds nus, torse nu, puis je suis le flot rapide des compagnons endormis jusque, dans cette grande cour, devant la baraque.

 

 

 

 

Ordre de s’aligner sur deux rangs, ordre de se taire, ordre de ne pas bouger d’un poil, dans le froid de février, la glace, dans la brume refroidie, la nuit, -une autre nuit c’avait été sous la pluie, moins froide que ce soir-.

 

 

Appel. Les noms défilent, suivis du grognement de présence. Appel de plus en plus lent, suivi de voix changeantes. Doute et arrêt. Pas moyen de savoir si le gars est là ou pas. Et maintenant c’est le nom d’un des types qu’on nous a rapportés dans une boite qui jaillit, sabre, éclair ! Non ! Pas çà ! Si. Grognement de présence !

 

 

 

 

Hurlements du commandant, ce couperet vivant resté jusque là silencieux, à scruter la lumière, le noir, la brume, ses folies, autour de nous… Silence.

 

 

Ordre de nous compter. Et là, pagaille insensée, désordre, mouvements de foule, éructations et vociférations des boches, les uns courent vers la droite de la cour, les autres à gauche comme pour reformer les rangs. Et sans se donner le mot néanmoins, ne parviennent jamais à stabiliser ces vagues qui interdisent tout comptage.

 

 

 

 

La démence croît, nous hurlons, rions, jouons ! On nous hurle de nous taire et d’arrêter sur le champ! Inévitablement, les sentinelles reçoivent l’ordre de tirer, ce qu’ils font au dessus de nos têtes, et ça siffle ! Nous stoppons net. Le commandant s’avance et donne ordre de compter tous les dizièmes, à partir d’un premier qu’il pointe.

 

 

 

 

Ordre à ceux-là de s’avancer, mis en joue par les sentinelles. Et, d’un coup, j’en suis ! Me voici en avant des autres, pointé par les armes, et les projecteurs dont je ressens douloureusement la lumière, que je n’avais pas vue jusque là. Ça gueule, comme des coups qui tombent. « Si vous ne vous tenez pas immobiles, et que l’appel ne peut pas avoir lieu, les otages seront fusillés ! »

 

 

 

 

Et le commandant, après un long silence, ajoute : « Et si l’appel n’est pas complet, les otages seront aussi fusillés ! » Voilà, je suis mort, je vais mourir, c’est maintenant, c’est ma mort, c’est moi, c’est là, je ne vais pas souffrir, j’en termine, c’est pour moi, c’est moi, en un éclair dans ma tête où ça tambourine.

 

 

 

 

A ce moment précis, exactement en même temps je veux dire, sur le dernier mot craché par ce nazi, c’est nous, les otages morts, qui partons dans une danse effrénée, nous moquant de nos pointeurs, gesticulant en tous sens et hurlant nos haleines de cris encore chauds.

 

 

 

 

En même temps, dis-je, tous les prisonniers, comme des mouches légères courent vers leurs baraques aux portes ouvertes. Nos vainqueurs restent pétrifiés et silencieux, ne bougent pas, comme changés en statues de sel.

 

 

La totalité du camp dans le silence le plus complet en moins d’une seconde, ne se firent entendre alors que les pas de nos hôtes qui rentrent dans leurs quartiers, sans qu’il soit jamais donné d’autre suite à cet événement surnaturel et totalement incompréhensible.

 

 

 

 

Le commandant français du camp, celui qui avait aidé à dresser la liste des juifs du camp, nous dit le lendemain : « Vous voyez bien qu’ils ne sont pas si barbares que cela, ces allemands !... ». Bien longtemps après, le jour où nous nous sommes libérés, nous lui avons tendu un rasoir « pour se faire propre ». Ce qu’il fit pour laver ses infamies et sa collaboration active avec les nazis.

 

 

 

 

Gérard Delacour ©, café Beaubourg septembre 2006

 

 

 

Par Gérard Delacour
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