Jeudi 22 février 2007 4 22 /02 /2007 18:37

Extrait des entretiens avec le Docteur HOFMANN-DELACOUR  

 

L’extrait ci-dessous est tiré de l’essai encore en écriture : « La caque sent-elle toujours le hareng ? ». Il s’agit de la transcription exacte d’un enregistrement sonore de 1996.

  

 

Docteur H-D : « Et puis alors on était à peine libérés qu’on a vu arriver la Croix Rouge suédoise qui est venue et qui a dit: « Il y a beaucoup de médecins, à Lübeck, on a besoin de vous pour les camps de déportés. Il faut que vous puissiez y aller, tâchez de trouver par quels moyens, nous on n’a pas de voitures à vous donner, mais tâchez de vous débrouiller, venez, on vous donnera un sauf-conduit ». Alors, moi qui avait visité l’hôpital juste avant, j’avais repéré une voiture là-bas. Je me suis pointé à l’hôpital, il y avait un chauffeur en livrée qui était en train d’astiquer une Mercedés, là. Je lui dis: « J’en ai besoin, je la prends ». Le type dit: « Ah! Mais c’est la voiture du médecin-chef! » « Eh! Bien, vous direz au médecin-chef qu’il aille à pied! ». C’est comme ça que je suis parti (...)

 

 

J’étais désigné par la Croix Rouge pour aller dans la lande de Lunebourg, dans un camp de déportés: le camp de SANDBOSTEL. On est arrivés là. Là s’est situé encore un événement: on a traversé un bois avant d’arriver à SANDBOSTEL. Je me rappelle: c’était une belle matinée de début mai, il y avait un soleil radieux et au milieu d’une clairière, il y avait un étang très propre d’ailleurs, qui était là, et ça nous a donné envie de nous baigner. Alors on s’est mis à poil, on a plongé dans l’étang, on s’est séchés au soleil puis on est montés dans la voiture. On arrive à SANDBOSTEL où ils nous disent: « Par où vous arrivez? ». On leur explique. « Comment? Vous avez traversé le bois? Mais le bois est ceinturé par les Anglais parce que ce bois est infesté de SS qui se sont sauvés et qui ne veulent pas se rendre… ». Nous avons alors réalisé qu’une fois encore on l’avait échappé belle! Parce que tu penses que ça aurait été une aubaine pour eux de nous zigouiller, de prendre nos tenues militaires et de se sauver comme ça.

 

 

Arrivés au camp de SANDBOSTEL, je me présente. Il y avait deux camps: un camp de prisonniers français où je vais en arrivant. Un colonel qui était l’homme de confiance, me dit: « Ce n’est pas la peine que vous veniez ici, parce que les Anglais ne veulent rien savoir, il y a un camp de déportés juste à côté, -qui jouxtait le camp de prisonniers-, on a essayé de vouloir s’en occuper, les Anglais ne veulent pas, et puis hier… ils ne veulent même pas y entrer, parce qu’il y a eu un type qui s’est fait poignarder en essayant de rentrer là-dedans, ceux qui survivent sont des bêtes fauves, ce ne sont plus des hommes. Ce n’est pas la peine de vous présenter, les Anglais vont vous éjecter, ils ont jeté des pommes de terre crues par dessus les barbelés, ils ne veulent même pas y entrer. Il y a du tiphus, il y a tout ce qu’on veut là-dedans… ». Moi je me présente quand même auprès de l’Anglais qui était à côté, dans des tentes, bien installé d’ailleurs, et je lui présente mon sauf-conduit de la Croix-Rouge: « Je suis envoyé par la Croix-Rouge », je ne lui ai pas dit que j’étais prisonnier. « Ah! Vous êtes médecin de la Croix-Rouge! » « Oui, je suis médecin de la Croix-Rouge » « Alors, faites ce que vous avez à faire ».

 

 

Je suis rentré là-dedans après m’être fait saupoudrer de DDT de la tête aux pieds, j’étais blanc comme un Pierrot… et là je ne peux pas décrire ce que j’ai vu, ce sont vraiment mes souvenirs les plus effroyables de toute la guerre, avec des… c’est inimaginable de… j’ai vu un spectacle… avec des cadavres éventrés dont le foie avait été mangé par les autres… enfin… alors… je n’ai eu qu’une cesse, je me suis arrangé, il y avait un hôpital allemand dans les environs, que j’ai fait évacuer, que j’ai fait vider parce que je voulais qu’au moins les quelques moribonds qui étaient là-dedans puissent mourir dans des lits. Je ne voulais pas qu’ils meurent comme des chiens, par terre.

 

 

Cela m’a demandé une bonne semaine, pour m’en occuper. On avait eu la liste, que les Anglais m’avait fournie, de femmes de SS; parce qu’il fallait du personnel pour s’occuper de tout ça. Ils sont allés ramasser les femmes de SS pour faire le travail. Quand elles rentraient là-dedans, il y en avait qui se trouvaient mal, mais j’avoue qu’on les faisait se relever à coups de pieds dans le derrière, tu sais… on était… devant un tel spectacle, c’était insupportable, on ne pouvait… c’était inénarrable… on ne peut pas imaginer.

 

 

Au bout de huit jours, quand le camp a été vidé, il n’y avait plus personne dans le camp de déportés, ils étaient tous dans des hôpitaux, je m’étais arrangé pour faire venir d’autres médecins…

 

 

GD : - Combien étaient-ils dans ce camp?

 

 

 J’ai retrouvé un papier dernièrement… il y en avait environ 3000 (déportés) quand je suis arrivé mais il en est mort les deux tiers pendant les huit jours où j’étais là. Ils étaient tous moribonds, ils étaient moribonds… c’était… (silence).

 

 

- Qui étaient ces déportés?

 

 

C’était pour la plupart des déportés politiques et d’anciens détenus, j’ai revu ça dans mes papiers[1], je ne m’en souvenais plus de cela. Mais c’était essentiellement des déportés politiques, des communistes, il y avait un type qui s’appelait PARENT, un grand communiste de l’époque, que j’ai retrouvé là-dedans… Il y avait aussi des juifs évidemment parmi eux.

 

 

Au bout de huit jours, quand mon travail a été accompli à peu près, j’ai dit au commandant anglais dont je partageais la popotte, et ça me semblait bon, tu penses, de manger du pain comme ça!… leurs toats et tout… c’était le paradis… Je lui dis: « Ecoutez, voilà, effectivement, j’ai été envoyé par la Croix Rouge , mais je ne suis pas un médecin de la Croix Rouge , je suis prisonnier, je n’ai qu’une hâte, c’est de rentrer chez moi » Il me dit: « Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit? » « Je ne vous l’ai pas dit car on m’avait prévenu que si je vous le disais, vous ne m’auriez pas laissé faire le travail! » « C’est vrai » me dit-il, « et je vous félicite! ». Je le vois encore, tu sais, un grand diable, c’était un anglais de film avec des grosses moustaches rousses comme ça!… Je le vois encore se levant et me serrant la main: « Je vous félicite, c’est ce qu’il fallait faire… ».

 

 

Il me dit: « Faut-il que je mette quelque chose à votre disposition, ou vous voulez rentrer directement en France? » « Je ne peux pas, il faut que je rende compte de ma mission ». J’étais encore… régulier! « Il faut qu’on rentre à Lübeck ». On nous avait dit qu’il fallait impérativement qu’on rentre. ».

 

 

 

 

(à suivre dans « La caque sent-elle toujours le hareng ? »)
Gérard Delacour (c) 2007

 

 



[1] Papiers originaux sauvés en 2004 par Gérard Delacour (voir annexe)

 

 

Par Gérard Delacour
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