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Jeudi 15 février 2007 4 15 /02 /Fév /2007 23:01

Texte extrait de « La caque sent-elle toujours le hareng ? »

De retour du camp de représailles, le fils imagine comment son père lui raconte certains épisodes de sa vie quotidienne, au cours des cinq années de captivité en Allemagne…

 

 

 

Dès le noir imposé, je n’avais plus qu’une obsession : la visite de mes punaises, celles de ma couche, celles qui aimaient ma chaleur, certains endroits de mon corps osseux étendu là. Je pensais et je disais toujours « couche » parce qu’il n’y avait en fait ni lit, ni matelas, ni paille, rien que des planches qui avaient du appartenir à un arbre jadis et dont les aspérités me semblaient douces ou agressives selon les jours et ma fatigue. Plus j’avais besoin du sommeil qui me faisait défaut, plus j’aimais le moment superbe où l’on s’allonge, relâchant ainsi la tension forcée des muscles attachés au squelette, dans un abandon qui fait tout accepter. Mes punaises étaient sorties et s’activaient, un peu de sueur ici, un peu d’urine ou autre, un peu de poussière grasse ou de boules de salissures glanées au hasard des frottements de la journée, là. Je n’ôtais que mon pantalon, gardant pauvres chaussettes, maillot de corps et laine militaire. Ma fortune était de quatre chaussettes, une chemise, deux maillots, un tricot verdâtre et un morceau de dos d’un pull-over dont je ne savais plus d’où il venait. Le tout pouvait tenir, y compris mon pantalon, dans une petite cantine en bois que je gardais à ma tête, avec une partition de Beethoven, deux crayons, quelques morceaux de papier arrachés à un carnet, un morceau de toile de tente avec lequel j’ai pu, une année, faire de la reliure, une pipe oblongue en belle bruyère bien flammée, un cure-pipe avec ma plaque de soldat en deux parties de zinc. Les deux moitiés de métal gris, encore attachées, portaient chacune mon nom et mon matricule frappés à l’emporte-pièce dans le métal, l’une avec un simple trou pour la ficelle autour du poignet, l’autre avec deux trous, pour clouer sur le cercueil. Le pointillé ménagé dans le métal laissait passer la lumière sous forme de traits allongés, signes de coupure, entre ces deux moitiés du symbole unique de ma vie et de ma mort.

 

J’aimais mes punaises, non qu’elles me piquassent, mais qu’elles continuaient d’être de petites preuves actives et forcenées de l’existence du monde. Je leur disais souvent leur chance de pouvoir partir loin, si elles l’avaient préféré à rester tout le jour à attendre que je vienne m’étendre, au noir venu.

 

Aussi vite qu’elles étaient venues me voir, aussi vite, plus une seule ! C’est l’heure de dormir, comment, pourquoi, je ne sais… Plus tard, plusieurs heures plus tard, elles reviennent, comme pour s’assurer de ma présence, après avoir vécu d’une activité secrète je ne sais où, dans les profondeurs des bois et des plâtres dans cette chambrée. Leur disparition soudaine me disait chaque soir ma solitude que venaient seulement distraire les odeurs de mes compagnons silencieux en ces débuts de nuit. La lourdeur de notre condition, la difficulté de penser notre destin, empêchait même les ronfleurs de ronfler, c’est dire le poids ressenti par les pauvres hères !

 

Silence. Quelques grattements des habitants du dessous du plancher, dans ce vide sanitaire parfois exploré par quelques prisonniers désireux de s’enfuir, le plus souvent repris et toujours rendus à leurs camarades. C’est ce qu’avait fait le commandant allemand du camp. Flanqué de deux sentinelles, il avait posé deux boites remplies de cendres sur la table : « Je vous rapporte vos camarades… Faites-en bon usage !... »

 

J’avais du m’endormir avec ces images et dans mon sommeil, je le voyais ajouter : « Suivez-moi maintenant, c’est l’heure de partir ! » Et mon angoisse montait si haut car je pensais : « Ils nous libèrent ?! Non ! Ils veulent nous tuer, comme ces deux-là ! Ou alors ils ne veulent plus de nous, ils ont compris, ils nous laissent, nous ne les intéressons plus… » Puis réveillé, les yeux grands ouverts dans le noir, heureusement mes punaises étaient revenues, je n’étais pas seul.

 

Mon violon aussi reposait dans sa boite bien fermée et traitée au DTT comme nos baraques. Car il n’était pas question que je le partage avec les hôtes affamés qui dévoraient peintures, vieux vernis et en fait tout ce qui pouvait être décortiqué par leurs mandibules, gros et petits vers, charançons, punaises, araignées, cafards et blattes, une armée besogneuse et sans répit. Je n’oublie pas les poux, les puces et la gale qui faisaient partie de nous-mêmes. Le vilain savon qu’il fallait économiser et qui sentait si mauvais permettait de temps en temps d’avoir l’illusion que l’eau froide arrivait à nous mouiller et donc à nettoyer un peu nos peaux grasses et épaissies par la crasse incrustée.

 

Cela faisait au moins deux ans que je n’avais plus de slip, ni de ceinture à mon pantalon. Je maintenais mon hygiène grâce aux produits de l’infirmerie dont je pouvais utiliser quelques gouttes, juste aux endroits les plus fragiles, adorés par les puces. Parfois je pensais aux gâchis de ma première vie. Je me souvenais que les étudiants en médecine s’entraînaient à savoir faire des piqûres avec des pommes de terre crues dont il fallait percer prestement la peau avec l’aiguille de nos seringues. Toutes ces patates que j’aurai bien voulu manger, nous qui recevions aujourd’hui notre rata quotidien dans des gamelles en ferraille, parfois en aluminium, cabossées et noircies !

 

Les deux petits boites de bois blanc, aux traces de doigts de cendres grises, étaient encore là-bas, sur la table. Personne n’avait voulu y toucher. Le rêve reprit. Le commandant allemand était maintenant en train de blaguer avec le commandant français : «  Donnez-nous quelques juifs afin de m’aider à prouver votre collaboration avec nous… Sinon je ne réponds de rien car la Gestapo doit venir prochainement dans le camp et ils feront leur choix eux-mêmes… » Je me disais : « Il ne va pas répondre, ce salaud !?... » Je le voyais se pencher à l’oreille de l’allemand qui écouta avec attention, puis se leva tranquillement.

 

« J’ai pu trouver un accord avec lui, c’est inespéré ! Heureusement que j’ai sa confiance. Les Français n’ont rien à craindre ! Quant aux autres… Nous n’y sommes pour rien, n’est-ce pas ! Que faire devant une si grande volonté de nettoyer la pègre de l’Europe ?!… »

 

Le mot « pègre » était à la mode depuis des années. Il avait conquis les plus grands dîners, les discours, les universités et les journaux. Il disait tout en quelques lettres et deux syllabes. Le mot fut interrompu dans mon rêve qui courait vite, par l’irruption de deux nazis en grand uniforme… J’étais à la fois spectateur et dans leur esprit, je les comprenais très bien, et ils se disaient : « Les juifs qui sont ici portent le même nom que des proches du Furher… D’ailleurs sont-ils si juden que cela ?... »

 

Je sursautai.

 

Les punaises étaient reparties aussi brusquement qu’elles étaient venues, une fois encore, et j’étais de nouveau seul. Ce n’est que beaucoup plus tard que je me suis aperçu que je ne pensais plus aux autres, ni à ma famille, à ma femme, à mes deux filles, à personne. Je ne pensais plus à personne, non plus à mes parents, j’étais en train de perdre ma subjectivité, je quittais le sujet du verbe, je quittais mon humanité.

 

 

 

Gérard Delacour ©, café Beaubourg septembre 2006

 

 

 

Par Gérard Delacour
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