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Dimanche 1 octobre 2006 7 01 /10 /Oct /2006 01:22

Gérard Delacour

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La vie parfois déroule ses corolles de temps manqué.

 

 

 

 

Nous avons cru aux chiffres, avec leurs zéros,

 

 

 

 

Et posséder et accumuler…

 

 

 

 

Mais, brisant ce monde d'AVOIR,

 

 

 

 

Vous pourrez aimer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A mes enfants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Préambule.

 

 

 

 

 

 

 

 

Chaque récit renvoie à une figure.

 

 

 

 

 

 

 

 

Elle n'est ni mathématique, ni géométrique, ni esthétique.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les biens -et non les maux- sont les fléaux de notre civilisation, et ce, sans doute, sur l'entière surface de la Terre , car même et surtout quand ils manquent, ils tuent aussi.

 

 

 

 

 

 

 

 

Il n'existe aucun "remède", c'est-à-dire aucune réforme possible.  Et nous savons aussi où conduisent les pensées qui procèdent de la tentative de trouver des solutions globales.

 

 

 

 

 

 

 

 

Témoin partial, à travers quelques récits plus qu'humains, la livraison ci-après donne des touches très brusques afin de participer à un début d'inventaire des dégâts causés dans l'humanité par le verbe Avoir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les filtres, les raccourcis et les faux-fuyants n'y peuvent rien : c'est peu, bien entendu, de dire que toute possession est un fléau.  Et nous savons parfaitement, au fond de nous-mêmes, que rien, absolument rien ne vaut quoi que ce soit, si ce n'est d'aimer et d'être aimé.

 

 

 

 

 

 

 

 

Voilà aussi pourquoi les humains,  empêchés de le vivre, ont inventé un Dieu Tout Amour. Et puisque l’Amour se brise à l’Avoir, voilà peut-être pourquoi Dieu est Tout Question.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1.  JE.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J'étais assis sur le pas de la porte, le cul sur une borne de pierre qui s'y trouvait avant la construction de la maison.

 

 

 

 

 

 

 

 

Je regardais le ciel bleu et rose du soir, et le vent passait au-dessus des mâts de bois, dans les cordages, dans les arbres de la colline, au loin.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les bateaux venaient d'arriver en fin d'après-midi, et après deux heures de repos, les marins se remettaient au travail.  Il fallait décharger toute la nuit.

 

 

 

 

 

 

 

 

Bien avant leur entrée dans le port, dont on avait relevé la chaîne dès l'annonce de leur retour, le parfum de l'Orient, un mélange bizarre et profond d'encens, de myrrhe, de benjoin, de papier et de cuir moisis, d'étoffes musquées et de gingembre, me parvenait par grandes bouffées.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le voyage était terminé. Les marchands de ma ville seraient encore plus riches.

 

 

 

 

 

 

 

 

Je savais que j'allais devoir travailler beaucoup, tous les jours à venir car, comme écrivain public, les matelots viendraient me voir.  Certains avaient leur famille loin d'ici, dans le Nord ou dans le Centre des Provinces.  Peut-être leur lettre n'arriverait-elle que dans quelques mois ou pas du tout, mais ils m'auraient acheté l'espoir de parler à leur femme ou à leurs parents, le temps de me dicter ce que j'agrémentais de quelques phrases bien tournées.

 

 

 

 

 

 

 

 

Je sentis le vent fraîchir et le ciel devenir plus gris.  Ce n'était pas seulement le soir qui venait.  C'était le bruit des poulies qui me le disait.  Je savais qu'il allait y avoir une tempête.  Tout le monde serait obligé de s'arrêter de décharger, de peur de perdre la marchandise qui risquerait d'être mouillée ou de tomber à l’eau.  Nous étions le 11 Janvier 1797.  Dans cet hémisphère, c'était l'été.  Je fus brusquement persuadé que quelque chose devait changer ma vie dans les heures à venir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Et cela m'angoissait et m'excitait tellement que je me levai et partis marcher, au vent.

 

 

 

 

 

 

 

 

Avant de passer le coin de la rue, je sentis de nouveau un pincement au coeur, semblable à ceux que j'avais pu connaître lorsque j'étais dans l'erreur ou lorsque j'étais amoureux.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourtant elle était partie depuis sept mois, sur un bateau pour l'Europe, et je n'avais pas de raison de m'inquiéter.  Elle m'avait quitté pour de bon.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le vent s'était levé tout à fait.  Je vis les matelots refluer vers la ville et l'activité cesser peu à peu sur le port.  On rajouta des ballots de chanvre sur les flancs des navires, pour les protéger de la mer qui allait grossir.

 

 

 

 

 

 

 

 

J'entendis crier mon nom, depuis la taverne du quai Est.  En traînant les pieds, j'allai boire avec les autres, qui avaient besoin de moi et que j'aurais préféré, ce soir-là, ne pas voir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Puis, un peu ivre, je rentrai chez moi, dans le noir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme je ne pouvais pas dormir, il me vint de terminer une histoire curieuse que j'avais commencé d'écrire:

 

 

 

 

 

 

 

 

"Nous étions ensemble depuis le matin.  D'abord, nous étions allés acheter du raisin et quelques autres fruits, un gâteau de crème de lait pour elle, un fromage de chèvre pour moi.  Puis, arrivés chez moi, elle m'embrassa et me dit:

 

 

 

 

 

 

 

 

-  Cela fait si longtemps, combien de temps?...

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne répondis pas.  Je savais que c'était six semaines.  J'avais eu le temps de compter, de souffrir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Puis nous avons partagé, et c'était toujours très bien la correspondance avec elle, la folie qu’on voudrait, qui ne vient pas, qui est là, qui vous prend, dont vous êtes le maître et le fétu de paille, brisé, comblé.

 

 

 

 

 

 

 

 

C'est là que j'avais prémédité mon coup.

 

 

 

 

 

 

 

 

Je me redressai sur un coude, lui prit la main, et en la regardant bien en face, tout en lui caressant les cheveux, je lui dis d'une seule traite:

 

 

 

 

 

 

 

 

-…"

 

 

 

 

 

 

 

 

La suite me fut arrachée par la fenêtre battante qui prit les feuilles de papier de mon bureau, renversa l’encre brune, cassa l’encrier vert. Le vent s’y mettait pour m’empêcher d’écrire les fadaises qu’on me réclamait.

 

 

 

 

 

 

 

 

La vérité était que j'étais dans l'incapacité de la faire parler, dans cette histoire qui étalait ses quelques lignes, sur le petit bureau sombre.  Je dis tout bas:

 

 

 

 

 

 

 

 

-  Va-t-en, tout de suite, habille-toi, laisse-moi...

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais je restais sans possibilité de savoir.  Avais-je raison d'écrire ces histoires, de faire vivre à ces couples des séparations très ordinaires et pourtant très pathétiques ?  “C'est si souvent qu'on est aimé des personnes dont on ne veut pas, et qu'on aime alors qu'on ne vous aime pas” me disait le barbier radoteur de la rue de la Pêche.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour ma part, je ne me souvenais pas d'avoir vécu une telle situation, mais il me semblait relativement facile de l'imaginer.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les femmes que j'avais connues m'avaient quitté sans que j'aie rien à leur demander.  Au début, cela m'avait choqué et fait souffrir, mais depuis, plus du tout.  Je consommais, pendant une heure ou deux, un jour ou deux, quelques nuits, celles qui me plaisaient le plus.  Je ne leur racontais pas ma vie, j'écoutais leurs espoirs mensongers car elles savaient très bien comme moi qu'il n'y aurait plus rien au bout de quelques heures, très vite.  J’étais un faux bavard, de ceux qui parlent mais qui ne disent rien. Puis elles disparaissaient au bout de la rue, sur le quai, ou vers la ville.

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces amants qui s'aimaient vraiment et cet homme qui voulait se séparer de la femme qu'il aimait, seulement parce qu'il ne pouvait pas vivre avec elle, pour des raisons que je n'arrivais d'ailleurs pas à imaginer non plus, me semblaient incompréhensibles.

 

 

 

 

 

 

 

 

La tempête faisait maintenant rage, ce qui, à ce point et avec cette force, était rare. J’avais assuré la fenêtre en la calant avec une petite chaise haute.  J'étais seul.  Une femme dormait dans mon lit, je l'avais rencontrée la semaine passée.  Elle était belle et inquiétante, avec le masque de quelqu'un qui ne veut plus aimer, et je la trouvai finalement laide.  J'étais en train d'écrire mon histoire d'amants stupides et poignants.

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelqu'un m'appela dans la rue. Une voix de femme.  J'ouvrai la fenêtre qui donnait sur le petit passage et ne la reconnus pas dans le noir.  Je décidai, en un instant, qu'il valait mieux que je sorte dans la rue et fit un signe.

 

 

 

 

 

 

 

 

Ma veste, la porte de bois, doucement, puis la grille forgée, l'air du quai.

 

 

 

 

 

 

 

 

Elle se tenait en face de moi , le vent derrière.

 

 

 

 

 

 

 

 

La pluie ne nous touchait qu'à peine, à cause du vent si fort.

 

 

 

 

 

 

 

 

J'ai connu peu autant le bonheur.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le lendemain, je récupérai ma maison et notre lit.  J'ai vécu avec celle que j'aime, depuis ce jour et, c'est curieux, la mémoire vient parfois à me manquer de ce qui se passe lorsqu'on est seul, sans amour.  Je crois me souvenir que ce n'est pas drôle.

 

 

 

 

 

 

 

 

J'étais essentiellement persuadé que cela pouvait durer de jour en jour parce que nous n'avions jamais voulu posséder l'autre.  Elle me laissait être. Mais ce qui était divin, c'est que je connaissais la suite de mon histoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

Je viens, cette année, de me réincarner pour la troisième fois et je suis encore trop jeune pour vous parler de cette vie qui commence.

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais je vais achever l'histoire précédente, ma deuxième vie, où j'ai été heureux : la femme que j'aimais m'a donné un enfant et nous avons vécu dans la passion et l'amitié pendant des années.

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous avons échappé aux monstres rongeurs qui dévastent les couples.

 

 

 

 

 

 

 

 

Je suis mort avant elle, mais nous vivons encore ensemble, nous allons bientôt de nouveau nous rencontrer.  Nous participons ainsi de l'être, pour toujours, dans l’azur, dans la patience de l’azur.

 

 

 

 

 

 

 

 

2.  DUELLE.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous me demandez si j'étais une femme parfaitement heureuse ? J'avais trouvé un homme tout à fait délicieux. Il m'apportait des cadeaux enveloppés avec de beaux papiers, avec un gros nœud, et même s'il n'y avait pas grand-chose dedans, c'est le magnifique paquet qui me plaisait. J'étais emballée.

 

 

 

 

 

 

 

 

Je connaissais enfin l'amour passion, le vrai, celui qui fait battre le cœur comme il n'a jamais battu, qui fait oublier comment il battait auparavant. La vraie passion, celle qui vous dévore, qui prend tous vos instants, qui vous rend si malheureuse, et si heureuse parce qu'il est là, et qu'il vous prend dans ses bras, des petits gestes ordinaires.

 

 

 

 

 

 

 

 

L'amour était comme j'avais souvent rêvé que cela puisse être. C'était doux et terrible à la fois, cela durait longtemps, et j'étais moi-même. J'osais l'être.

 

 

 

 

 

 

 

 

J'osais désirer pour moi-même, afin que l'homme dont j'étais amoureuse soit comblé, et puis nous recommencions toujours avec la même passion.

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous ne pouvions pas vivre ensemble tout de suite parce que la vie, savez-vous, quand elle est déjà avancée, met souvent des conditions matérielles, sociales, économiques et morales comme barrières au changement. Et puis, l'un et l'autre, nous ne voulions pas précipiter par des manœuvres maladroites notre nouvelle relation dans des abîmes de difficultés.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour cela, je m'étais donné, sans le fixer vraiment, un temps pour adoucir les circonstances et amadouer le destin. Pour faire le nécessaire. Six mois.

 

 

 

 

 

 

 

 

Il n'en a pas été ainsi. Au bout de trois semaines, j'ai senti qu'il était gêné et que, bien souvent, il fallait remettre certains rendez-vous. Oh non pas que sa passion fut en rien diminuée ! Mais la vie de tous les jours ne ménageait pas de durée suffisante pour que nous puissions nous rencontrer intelligemment. Tout quitter tout de suite ? Impossible, en tout cas pour lui. Ne pas nous revoir, le temps que nous arrangions chacun de notre côté ce qui devait l'être ? Impossible, en tout cas pour moi.

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous avez déjà compris.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourquoi ? Parce que l'épaisseur de temps qui a joué le rôle de révélateur dans cette histoire, sans doute la première et la dernière histoire d'amour de ma vie, était cette quantité même qui manquait à notre passion pour qu'elle puisse vaincre les obstacles énormes qui se dressent toujours devant elle dans notre société.

 

 

 

 

 

 

 

 

Avec le recul, aujourd'hui, je suis consciente d’être une femme à nouveau heureuse, même si je sais que, jamais de ma vie, je ne pourrai oublier cet homme que j'aimais, le grand bonheur que nous nous sommes donné. J'ai des amis. Je vis bien, je travaille, ce que je ne faisais pas avant de le rencontrer. J'ai pris ma place dans la vie, et c'est là ma chance dans cette histoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

Que puis-je faire exactement aujourd’hui? Je ne peux confier ce que je ressens, même à mes amies, car elles ne sont pas prêtes à entendre quelqu'un qui vit dans l’amour de son passé. Pour moi, elles ne voient pas leur mort lente face à ce qu'elles n'ont pas réussi. Puis-je en faire quelque chose ? Sans doute pas, puisque cela n'est plus et que çà ne peut servir à personne d'autre.

 

 

 

 

 

 

 

 

De temps en temps, dans des conversations mondaines, où l'on parle d'une telle qui est amoureuse, je me permets de dire que c'est une bien fâcheuse maladie, sans oublier d’ajouter "comme disait Rousseau" afin que chacun considère bien mon intervention comme une citation littéraire et non comme une confession. De toutes façons, la plupart des personnes présentes n'ayant jamais vécu de passion dans leur vie, c'est un sujet qui intéresse très peu d'entre elles, sauf celles, comme moi, qui en ont été atteintes.

 

 

 

 

 

 

 

 

La passion intéresse les cinéastes et les gens de théâtre qui savent si bien faire vivre au spectateur ce qu'il n'a pu vivre par lui-même, ou bien, la plupart du temps, n'effleurer que du doigt. Ou alors ce sont les aventures immorales et bien normales des innombrables bigames qui nous entourent.

 

 

 

 

 

 

 

 

Si bien que ce soir-là, cela faisait quelques heures que je ne lui avais pas parlé. J'ai pris le téléphone, cet engin merveilleux et criminel, et je fis son numéro. Il dormait presque, et me dit qu'il allait s'endormir en faisant des rêves. Je dérangeais. Ou bien il aurait fallu que j'insiste beaucoup pour lui faire comprendre que je tenais si fort à lui.  Mais comment savoir ? Il avait la voix endormie et ne fit rien. “Ou alors”, me dit-il enfin, “viens, nous faisons l’amour, et tu rentres chez toi tout de suite après”.

 

 

 

 

 

 

 

 

Il m’était totalement impossible de dire oui à quelque chose dont j’avais envie et qui m’était offerte ainsi, facilement.

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne savais plus que penser, et dans ces moments-là, mon éducation de petite fille revenait en masse à la surface pour faire que je m'efface devant le seigneur et maître qu'étaient mon père et tous les hommes en général. Je balbutiais donc quelque chose, et des excuses, et je raccrochais, mais peut-être avait-il raccroché juste un tout petit peu avant moi, ou bien avais-je raccroché trop tôt ? Je me jurais, une fois de plus, de ne plus jamais me servir ainsi du téléphone.

 

 

 

 

 

 

 

 

Je n'écrivais plus non plus, parce que les lettres se conservent et qu'en l'occurrence, je n'avais rien à dire d'autre que « je t'aime moi aussi », en interjection jetée comme un pont au dessus du désastre de ma vie, qui peu à peu sombrait de nouveau dans l'abandon le plus noir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les autres, beaucoup d'hommes, m'avaient écrit des pages entières de choses très belles, comme je ne savais et ne saurais jamais en écrire. J'étais incapable de leur répondre, ni de leur faire savoir que j'étais contente de ce qu'ils m'écrivaient.

 

 

 

 

 

 

 

 

Parfois, je ne voulais pas répondre car la demande d'amour ne correspondait pas à la mienne, mais parfois, j'aimais et j'aurais été heureuse de le faire savoir. Mieux que çà.

 

 

 

 

 

 

 

 

Avec lui, c'était encore différent. J'étais tellement passionnée que pendant des mois entiers

Par Gérard Delacour
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