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Lundi 4 septembre 2006 1 04 /09 /Sep /2006 20:43

Antichambré

 

 

 

Le respect dû aux vieux commence avec la retraite.

 

"Ils ont tout changé les wagons ce matin" dit-elle à sa voisine. Elle est avec son mari, des places de train en "face à face", dès sept heures du matin la crise a commencé puisque les bonnes voitures, avec les bons numéros, ne sont pas en gare. Onze heures de train pour aller à Nice. "Face à face"… "Face à face…" Je n'entends que cela, car je suis à quelques sièges d'eux. Le contrôleur vient de venir vérifier mais "les billets sont perdus, qu'est-ce que tu en as fait?" lui dit-elle, "Tu les as encore perdus! Où les as-tu mis ?". Mais le problème majeur est qu'ils se sont assis en prenant le siège d'une dame, seule, qui n'a plus "sa place". "J'ai demandé en face à face… Parce que je sors d'une opération… Et que je veux changer de sens à Dijon… Sinon je suis malade…" "Moi aussi, j'ai demandé face à face" répond la dame seule. Lorsque cette émission tardive de télévision interroge ce ministre sur sa foi, il répond que Dieu est une personne, que "c'est quelqu'un", sans doute ce face à face —je serai devant sa Face— tant convoité dans les voitures de première classe, ce petit matin de janvier, en province française, par ces vieux qui partent vers le sud. Il leur reste de se chamailler comme les hirondelles sur les fils électriques. Ça piaille "Tu n'y connais rien…" "Tiens, tu vois que les billets étaient bien dans ton blouson…" "Il me fait toujours ça, il oublie les billets…" C'est qu'il a du mal à prendre ce train vers la fin, ce vieil homme.

 

Quant à l'autre, celle qui est seule, elle a pris deux places, une isolée dans un sens, l'autre dans l'autre sens un peu plus loin. A un moment ou à un autre, elle sait qu'elle entrera en contact avec quelqu'un, elle aussi, soit pour parler de la compagnie de chemin de fer qui ne fait décidément pas bien son travail, soit pour s'affronter à l'ennemi envahissant qui a le même numéro de siège qu'elle, arrivé cependant après puisqu'elle est là depuis plus d'une demi-heure. Ces deux places qu'elle "occupe" mettent en scène sa propre présence en double, "face à face" à quelques rangs d'intervalle, sa présence, là où elle n'est pas, étant représentée par sa valise au pied du fauteuil, marque de son double.

 

Le contrôleur est arrivé, dès le départ du train, et notre dame seule veut sa place "face à face". Le contrôleur, énervé, revient vers le couple : "Vous ne pourrez pas faire le voyage en face à face… À moins que madame… Si elle veut bien…" "Mais ce n'est pas de notre faute, à quoi ça sert de réserver un mois à l'avance pour avoir des places face à face…" "Faites une réclamation… À moins que vous ne sachiez pas écrire, et dans ce cas, je ne peux rien faire pour vous…" Il se fâche : "Je fais mon travail et je suis emmerdé… Et croyez bien que je ne vais pas me laisser emmerder par vous…" La dame seule me sourit, je ne réponds pas. Elle a gagné de revenir à sa place. L'homme du couple me lance : "Moi je ne bouge pas, moi aussi j'ai été opéré…" "Allez viens, on va en deuxième classe, à notre place, et ils vont nous rembourser…" "Je vous aide", dit le contrôleur. La dame seule prend sa place, et là, un détail de boulevard fait sourire le vieux : le contrôleur a pris la valise de la dame seule et part vers l'arrière du train suivi de la vieille pleine d'énergie.

 

La dame seule vient vers moi, elle n'a pas encore remarqué que sa valise a disparu : "Moi, ça m'était égal, j'aurais laissé ma place…" me dit-elle. Moi : "Non, je ne crois pas, madame". Trop de méchanceté… Trop de solitude. Un autre personnage entre en action, que je n'avais pas encore remarqué, une vieille juste devant moi, qui se lève, se retourne vers moi et me dit: "J'ai remarqué ça, quand on vieillit, on change, ça ne va plus…" "Ca peut commencer très tôt" lui dis-je. "Non, c'est vraiment avec l'âge, la solitude, la mort qui vient…" Tout a été dit.

 

Le contrôleur revient et demande à vérifier les billets. Lui aussi veut causer. "Vous avez vu… je ne vais pas me laisser faire… ça non! Regardez…" Et il me montre une feuille griffonnée à la main avec la composition du train. "C'est tout ce que j'ai… avec leurs ordinateurs…" Puis tout devient sublime, suis-je ce metteur en scène que j'ai toujours rêvé d'être? "Regardez, vous allez comprendre…" Et il part vers le bout du wagon, éteins la lumière des plafonniers, revient: "Voilà… un cadre de la maison (la SNCF) est assis là, il me dit il n'y a pas de lumière dans cette voiture? Il est pourtant passé devant le bouton, en entrant. Ils ne savent même pas pousser un bouton, les cadres dans les bureaux. Voilà pourquoi je suis emmerdé (il continue), mais ça ne va pas se passer comme ça… Vous aussi vous étiez dans la voiture 18… Ils ne la mettent jamais…" Et il remplit le dos de mon billet pour que je me fasse rembourser la réservation, mention soulignée en rouge. Voici la prose: « composition non conforme, pas de voiture 18 en première classe, pas de voiture 18 en reclassement, voir rapport contrôleur (cachet) train 6130 du 16 janvier… »

 

Esthétique de la solitude. Le contrôleur rapporte la valise de la dame seule. Encore une occasion.

 

© Gérard Delacour, 2006

Par Gérard Delacour
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