Mardi 19 février 2008 2 19 /02 /2008 17:37

Pour éclairer les différentes interprétations entendues de droite et de gauche, voici les propos exacts du Ministre de l'Education Nationale, Xavier DARCOS (Conférence de presse, jeudi 14 février) : 

"La Shoah est au programme de l'école primaire de même que les questions de racisme et de xénophobie". Evoquant une "idée qu'on peut trouver bonne ou mauvaise", il a expliqué qu'il s'agissait de "créer une relation identitaire entre un enfant d'aujourd'hui et un enfant du même âge, qui, lui, a été enlevé puis gazé".
Les élèves de CM2 feront "une petite enquête sur la famille, le milieu, les circonstances dans lesquelles l'enfant a disparu". "Cette relation personnelle, affective pourra ensuite permettre de construire un travail pédagogique".

 Mon opinion :

1) La question de la "relation identitaire" est complexe et fait l'objet de travaux savants qui ont sans doute à voir avec le politique, mais qui n'appartiennent pas au champ de la politique. Il faut beaucoup travailler pour se permettre d'utiliser -avec modestie- les concepts pour théoriser l'identité intersubjective.

 2) De quoi est composé un programme d'Histoire qui comportera "une petite enquête" (??) sur... "les circonstances dans lesquelles l'enfant a disparu" (?!). Avec quels moyens? quels documents? quelles méthodes? jusqu'où?

Je porte, depuis ma naissance, la mémoire de la déportation et de l'assassinat en quelques heures de mes grands-parents. Puis-je enquêter sur les deux gendarmes français (lesquels?) qui sont venus les chercher dans leur maison de l'Yonne, après qu'ils aient été dénoncés par quelqu'un (qui?!) du village? Allons-nous "enquêter" pour retrouver les coupables? Pardon!... pour retrouver les descendants des coupables qui devraient aussi "porter" cette mémoire?! Car l'enquête, alors, n'a pas de limites assignables, puisqu'il s'agit d'une mémoire affective. La notion de vengeance apparaît directement au bout de la proposition qui est faite. J'y suis, bien entendu, absolument opposé, après des années de réflexion. Mais à 10 ans?!

 3) Dans l'édition de Mein Kampf de 1934, Hitler ne parle pas seulement de la solution finale pour "les juifs et les marxistes", mais pour tout un ensemble d'êtres humains accusés de faire le malheur de l'humanité supérieure. La solution finale, c'est pour obtenir le "dé-métissage". C'est pourquoi Himmler, craignant que le génocide soit trop clair puisque tout était écrit, a imposé une version expurgée de Mein Kampf jusqu'en 1939 -ce dont parle dans ses mémoires Sir Horace Rumbold, ambassadeur britannique à Berlin en 1928, qui assistait à des dîners et a consigné les conversations avec Hitler-.

Mais ce qui est fondamental, c'est de comprendre que l'hostilité d'Hitler aux Juifs était raciale et non religieuse. Les Juifs sont pour les nazis "des parasites d'une race étrangère" et il faut purifier le sang allemand de cette "contamination".

Et aujourd'hui, s'il s'agit de Shoah, c'est comme archétype du crime contre l'Humanité.

En oubliant aujourd'hui de le rappeler, et en intervenant publiquement au CRIF, juste après ses prises de position sur la participation de la religion à l'équilibre social, le Président de la République et ses conseillers commettent un amalgame terrible entre racisme et combat des religions. Beaucoup de commentaires tombent dans le piège (par exemple Simone Veil) et parlent de "juifs" par rapport à "catholiques", "musulmans" etc.

Enfin, il faut se demander à quoi peut servir cette erreur cynique, dans le contexte géopolitique actuel de la Méditerranée.

 4) Que peut-il se passer dans la tête d'un enfant vivant aujourd'hui, qui est comparé avec un autre "du MEME âge" "QUI, LUI, a été..." etc.?! Et là, tout est possible sur le curseur de la folie, depuis la plus terrible culpabilité de vivre alors que l'autre est mort assassiné, en passant par l'indifférence, jusqu'à la reproduction de la haine et l'incitation à continuer à haïr.

Je m'explique : lorsque j'avais quatorze ans, j'ai entendu ceci de la part d'un autre enfant de ma classe : "Mais ce nom là (nom juif), c'est un nom à finir dans les fours crématoires!" suivi d'un grand rire. Il y a des parents qui sont d'accord, encore aujourd'hui, avec cela.

 5) Le passage de l'identification affective, en l'occurrence très "chargée", à un travail pédagogique est indiquée dans le mauvais sens. En effet, la recherche pédagogique, que le Ministre confond apparemment avec le travail didactique, se fait AVANT d'analyser ses résultats avec les élèves. On ne construit pas une pédagogie avec ni en fonction des réactions d'enfants de 10 ans!

La construction didactique est la dévolution, par l'enseignant à l'élève, d'une situation programmée -et non à construire à partir de son Moi souffrant- où cet élève va découvrir les connaissances à acquérir. L'enseignant vient en appui, en fonction des circonstances, en ajustant ses interventions (aides, exercices, conseils, questions, savoirs...) à ce dont a besoin l'élève. Il s'agit d'un travail raisonné où le sentiment ne sert jamais de théorème! Et où la construction du Moi se fait sur des fondations référentielles et non pas à partir du ressenti intime de l'enfant, bien difficile, voire impossible, à connaître!

Il y a certes du sentiment dans la relation pédagogique, c'est entre l'enseignant et l'élève, dans l'estime et la reconnaissance réciproque qui soutiennent l'acquisition des savoirs.

Et si les connaissances acquises provoquent bien naturellement des réactions affectives, on ne peut pas les déclarer comme fondatrices des savoirs à acquérir dans l'apprentissage. Ce qui est fondateur (les fondations), c'est le travail spirituel (l'élévation de l'esprit et du développement de la raison) dans la laïcité (la connaissance et le respect de toutes les opinions tolérantes), travail qui se fait à l'école de la République (régime politique qui est la garantie de cette démocratie).

 

Quelques références complémentaires : 

J'ai choisi parmi des dizaines, le site de LCI.FR, pour ses relations directes avec TF1.

Intervention de Xavier Darcos sur LCI:

"Religion : Darcos : "Un travail d'Histoire, pas seulement de mémoire"

http://tf1.lci.fr/infos/france/societe/0,,3712024,00-darcos-.html

 Article site LCI

"L'intuition" de Sarkozy mise en place dès septembre.

http://tf1.lci.fr/infos/france/societe/0,,3716270,00-shoah-intuition-sarkozy-mise-place-septembre-.html

"Nous allons proposer une démarche pédagogique pour répondre à l'intuition du président de la République", a précisé le ministre de l'Education. "L'objectif de la démarche semble devoir primer sur les modalités de la mise en oeuvre"

 

Article site LCI

Le réquisitoire de Simone Veil

http://tf1.lci.fr/infos/france/societe/0,,3715434,00-requisitoire-simone-veil-.html

 

Lire en bibliothèque Mein Kampf en français, édition complète, Nouvelles Editions Latines (1934), avec cet envoi du Maréchal Lyautey: "Tout français doit lire ce livre" (p.7)

 

Et pour finir cette lettre en bon français (chrétien?), je plains davantage les cyniques au pouvoir que je ne les combats. Cela me donne envie de citer Emil Michel Cioran:

"Le cynisme de l'extrême solitude est un calvaire qu'atténue l'insolence."

 

Gérard Delacour

 

Navire Saint Nicolas, 19 février 2008.

Par Gérard Delacour
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Commentaires

Merci Gérard de cette analyse. Il me semble important aujourd'hui, peut-être encore plus qu'hier à cause de mes jeunes enfants ou d'un soudain réveil de consicence, que la pensée des plus initiés s'exprime pour aider celle des autres à se révéler un peu.
Commentaire n°1 posté par Cécile le 19/02/2008 à 23h10
On ne peut jamais se dire "initié", mais certains indices, certains faits peuvent être analysés, non pour entrer en conflit, mais pour prévenir les idéologies qui nient les valeurs humanistes. Apprendre à penser par soi-même est une activité de toute la vie. L'intelligence, comme la raison, est la "chose du monde la mieux partagée", "à condition de l'utiliser bien", comme dit Descartes. Mais ce "bien" est difficile à définir car on tombe vite dans le domaine de l'opinion. Un indice pour ne pas trop se tromper? Si l'on entend quelqu'un, quel que soit sa fonction, qui confond volontairement ou pas, des concepts qui s'affrontent. C'est soit le fruit de la perversité de cette personne, soit son incompétence qu'elle tente de masquer. Mais ce n'est jamais bon. C'est pourquoi il me semble que le travail sur les concepts est fondamental.
Réponse de Gérard Delacour le 20/02/2008 à 21h15

Réponse à Paolo, à propos des tziganes et autres populations martyrisées:

C'est exactement ce que je pense lorsque je dis qu'il ne faut pas confondre Shoah, qui est le fait historique de l'immense drame du peuple juif exterminé par millions (40% des Juifs de la planète), à ne pas confondre avec le génocide de juifs, arméniens, tziganes, marxistes, homosexuels, malades mentaux (sur qui les nazis ont expérimenté les gaz dès 1933) etc., génocide qui nous concerne tous.

La Shoah est un archétype, c'est-à-dire un modèle tragiquement emblèmatique du génocide contre l'Humanité.

A rappeler qu'Hitler avait écrit qu'après les juifs, ce sera le tour des catholiques. Il n'a pas eu le temps ni les moyens de le faire!

Je parle donc bien du génocide nazi, qui appartient au champ de recherche de l'Histoire de l'Humanité, et c'est cela qu'il faut transmettre : la lutte contre une idéologie qui concerne l'ensemble du genre humain.

Commentaire n°2 posté par Gérard Delacour le 20/02/2008 à 12h00

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