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1960
Au collège, il y avait les prêtres, ceux qui voulaient nous voir entrer au petit séminaire, ceux qui nous détestaient, nous attachaient et nous battaient, ceux qui,
pédérastes, cherchèrent à attenter à nos pudeurs de jeunes adolescents. Aucune de nos familles n’y avait cru, c’était sans doute trop impossiblement banal.
J'avais des amis. Entre nous, nous nous appelions « les fêlés ». On s'assemblait bien, contre la réalité; nous fusionnions dans des regards et des
silences.
Plus tard, je vivais au Quartier Latin dans des chambres de bonne, où nous ne savions pas faire l'amour, mais où nous nous cachions de tout, pour vivre intensément.
Nous en sortions pour aller voir Godard.
Nous voulions tous faire du cinéma, du théâtre. L’un partait seul sur les routes d’Europe, l’autre au Mexique avec Michaud dans son sac, celui-là enterrait sa
grand-mère, celui-ci appelait son père d’une prison au Maroc, et nous étions tous à l’enterrement d’André BRETON au Père Lachaise.
Les autres nous répétaient qu’il ne nous restait plus qu’à entrer dans la vie.
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1961
Je rencontrai un jour une femme si âgée qu'elle était pour moi la mère de mes ancêtres les plus lointains. Elle faisait des livres à la main, en gravant des
plaques de bois à l’envers, comme Albert Dürer.
Elle me donna ses livres. Sa maison était une sculpture dans la forêt de sa vie. Sa tombe n'a ni nom ni date, mais seulement son portrait dressé dans le
bronze.
Où es-tu, mère des mères qui me berçait de tes conseils un peu secs? Y passaient des journées entières, puis je rentrais tard, sur mon vélo Solex.
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1962
Ce soir-là, l’église Saint-Séverin se taisait dans la pénombre et la senteur d’encens. Quelques lampes éclairaient le derrière des colonnes et le dessous des
chapîtaux.
Il est arrivé, furtif, entouré de deux gaillards, c’est du moins leur taille qui m’a impressionné. Lui, petit, presque comme moi, était au milieu. Il s’assit devant
moi.
Puis vint Christian Ferras avec son violon, debout sur les dalles de marbre, à quelques pas de nous qui étions au deuxième rang.
Pendant tout le concert, je pensais sur le fond musical que j’entendais à peine; je me décidai à demander au petit homme dont je touchais presque la nuque, de signer
mon programme. Moi qui lisait ses poésies, moi qui avait tant aimé Orphée. Je savais déjà le souffre dont il était entouré, ce fut une des rares violences que je me fis en présence de mes
parents, car l’amour du Verlaine de mon adolescence fut, ce jour-là, le plus fort.
En échappant aux autres, je lui tendis mon programme. Jean Cocteau le signa sans rien dire. Petites choses qui aident à apprendre qu’il ne faut pas être tenté de
confronter imaginaire et réalité.
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1963
Lieux chargés des tonnes du souvenir et de la poussière des cadavres et des fantômes en-allés. Les étages de l’Histoire.
Vous ne voyez aucun changement pendant des années. Et un beau jour, une plaque, un roc, une allée, une forme, disparaissent.
C’est bien ainsi; le souvenir enseveli est intact, protégé, immuable, indestructible comme les cendres au fond de la mer.
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1964
Si longtemps le désespoir avait, peu à peu, invariablement, envahi ma vie.
Je me levai une nuit pour voir ma mère, la tête penchée, du monde autour d'elle, près du lit dont une forte odeur se dégageait. Des médecins, ma soeur, mon
père, un râle.
J'ai compris que j'étais né de quelqu'un de mort et que cela pèserait sur toute ma vie.
Ce poids qu’un jour vous jetez par dessus bord est celui du désir fou de cet être par qui vous devriez apprendre l’amour et qui ne cherche qu’à vous apprendre qu’il
vous faudrait mieux n’être plus.
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1965
L’une se prenait pour une petite midinette de 70 ans, l’autre divorçait à 75, la troisième vivait en sinistre banlieue après avoir cru devenir une grande
bourgeoise.
Une autre encore transportait partout son île.
Elles étaient de ces femmes esclaves qui n’avaient pas encore compris qu’en trompant leur mari, elles touchaient à la seule liberté qui leur était accordée: être
maîtresse du temps si long qu’il faut pour approcher un seul homme.
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1966
Je n’ai jamais cessé d’écrire, j’étais simplement, comme tout le monde, un peu trop occupé pour le faire sur du papier, sans doute par modestie. Mais attendre
toujours “d’être meilleur” est sans aucun doute une manifestation de l’orgueil.
Réveillé par le choc de la traversée, me voici contraint de faire marcher cette main à stylo, l’ordinateur est décidément trop plat, son écran n’a aucune profondeur,
il cache le sens; le papier le réveille comme une photographie qui vient, dans la lumière rouge du laboratoire.
Or pour écrire, c’est bien simple, il faut arrêter d’agir.
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1967
Ce ne sont qu’histoires d’hommes abandonnés par des femmes, de femmes délaissées par des hommes. Le cinéma ne peut se voir qu’au passé, comme le roman d’un écrivain
défunt, sinon il est aussi mort que les disques des musiciens vivants, aussi insupportable que lorqu’on écoute plusieurs fois la même version enregistrée d’un concerto qui craque au même
endroit.
Le cinéma se raconte comme une histoire mille fois répétée le soir avant de s’endormir. Il est en cela si différent du théâtre qui recrée l’auteur à chaque fois. Et
c’est sans doute pour cela que j’ai fui la pellicule. “J’ai toujours redouté ce qui arrivait: le tournage du film arrêté par la mort d’un acteur[1]”. Film mille fois mort avant l’actrice.
“Les films avancent comme des trains dans la nuit”. Oui, ils emprisonnent comme un train de nuit. Leur mode d’administration sophistiqué, avec des machines à
projeter, les rend lointains. La vidéo les tue davantage en les incluant de force dans un environnement coloré et parasité qui ne leur convient jamais. La télé est interrompue visuellement par le
décor alentour et par les coupures provoquées par la vie, que la vidéo ne sait pas suspendre comme une salle de spectacle.
Le théâtre, l’opéra requièrent la vie. On y vient voir Monsieur ou Mademoiselle tout au long de leur vie et de la sienne.
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1968
La rue était accueillante, la société s'acceptait enfin dans son délire et ses jaillissements spontanés de désir d’être chacun soi-même.
C’était donc impossible.
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1969
Je vivais alors dans la chaleur familiale d'une amie qui avait accepté de partager sa mère avec moi. Aristocrate juive grecque, grande dame, elle me
bichonnait.
J'avais une chambre sous les toits de cette maison du vingtième arrondissement, où elle faisait semblant de ne pas savoir que sa fille me rejoignait certains soirs
jusque aux combles.
Le père et le frère ne m'aimaient pas. J’usais de leurs femmes.
C'était chaud et accueillant. Je ne sais plus pourquoi j'ai fui.