Lundi 7 janvier 2008 1 07 /01 /2008 12:40
SYZYGY

Aphorismes de 1950 à 2000
 
 
 
à Gilles GARY,
à tous les orphelins.
 
 
 
 
 
 
 
 
Les cinquante dernières années du XXéme siècle sont les cailloux posés furtivement pour servir au récit syncopé de cinquante années de vie de l’auteur.
 
 
SYZYGY : Position d’une planète (la Lune par exemple) en conjonction ou en opposition avec le Soleil, de “syzygia, assemblage, réunion” (Petit Robert).
 
 
 
1950
L’Histoire vous vient de votre mère qui est attachée à vous, comme un boulet au fond de la naissance.
Certains êtres ont été noyés à l'intérieur de leur mère avant d’avoir pu en sortir.
 
_____
1951
 
La question n’est sans doute plus: “Dieu existe-t-il?”.
La question est: “Pourquoi ne savons-nous pas?”
 
_____
1952
 
Une toute petite fille gît au fond de vous, ou un tout petit garçon, semblable aux statuettes qui représentaient au Moyen Age ce petit être que le masculin-action venait mettre dans le féminin-réceptacle. Ainsi l’un, fécond, aurait tout donné, l’autre, passif, ne ferait que recevoir.
Et hop! Voilà toute une civilisation montée en neige sur cette croyance assassine. Fallait-il sauver l’idée que Dieu existe? Masculin et féminin y servaient.
Les saints eux-mêmes ne reculent devant rien: Thomas d’Aquin nous propose de ne faire acte de chair qu’à condition de ne jamais oublier, masculin, que le fantasme que tu as sous toi, féminin, ne sera un jour “que sanie” -purrulence-.
Là-dessus vint, beaucoup plus tard, le temps du citoyen et de la citoyenne. Il ne s’agissait que de reconnaître l’existant : construire ensemble.
Puis la fin du deuxième millénaire l’oublia.
Pourquoi ? Lorsque le pouvoir devient unique substitut de toute jouissance, lorsque toute énergie et tout désir se réduisent et s’expriment seulement en dominance, celui (masculin) qui a (toujours eu), n’est en mesure ni de partager, ni d’en abandonner une quelconque partie puisque l’intelligence renvoie ici à ce qui est annoncé comme négation de soi.
Ainsi les femmes ne doivent-elles pas se battre “contre” (les hommes). Elles sont lorsqu’elles transmettent (à leurs enfants) cette intelligence du non-déplacement du désir.
 
_____
1953
 
Le noir de bouchon de liège permet de se dessiner des moustaches. C’est souvent vers trois ans que l’on fait l’expérience du noir de bouchon. Tout alors est encore permis aux filles comme aux garçons.
 
_____
1954
 
En rentrant de l’école, je passais devant le marchand de jouets dont la vitrine était toujours bien achalandée: grosses automobiles à clé, Dinky Toys, jeux de construction en bois, Meccano, trains électriques de métal peint…
Ce jour-là, une lumière d’atelier d’artiste tombait calmement sur la baie vitrée légèrement rosie par le soleil qui déclinait. Je vis le tout nouveau plastique bleu layette d’une sorte de véhicule bizarre, avec des phares et des roues en caoutchouc blanc.
Sur le dessus, une plaque rectangulaire brillante, bleue presque noire. Posée à côté, une lampe torche en caoutchouc et cet écriteau: « Le rayon me dirige! ». Tout devrait sans doute être ainsi, me dis-je.
 
_____
1955
 
Le bureau de mon père, le soir, sentait le parfum de ses patientes.
J'allais y écouter des disques microsillons 33 tours “La Voix de Son Maître” dès qu’il avait fini. Il sortait de la grande pièce en laissant toutes les lampes allumées derrière lui, et derrière lui la senteur était mélangée de pharmacie.
Curieusement, cela me lavait. J’étais relié à toutes ces présences qui flottaient dans la fin d’après-midi; cela m’était bénéfique, elles me protégeaient; cela me déculpabilisait de n'avoir pas bien fait mon travail de classe, ce dont personne ne se souciait, du moins pas avant que tombent les résultats.
J'écoutais la sonate à Kreutzer, le chien de l’image me regardait en tournant , et le pick-up avait une petite lumière bleu-vert qui scintillait sur le devant, sous le haut-parleur caché par le grand rectangle de tissus beige.
J'étais assis par terre, adossé au lit de ma grand-mère qui servait de divan d'examen, un lit de velours rose où je l'avais vue mourir. Elle était trés grosse. J'avais six ans et j'étais seul ce matin-là avec elle. Elle me demanda de sortir de sa chambre et d'aller chercher la bonne car elle ne se sentait pas bien, mais je restai. Elle mourut à côté de moi, sur ce lit dans lequel ensuite, comme mon père avait choisi un autre divan d'examen, j'ai dormi de nombreuses années.
La cérémonie de la musique, ces odeurs des gens, les lumières d’une heure très privilégiée de la journée, les souvenirs en filigrane dans les tissus et les objets, cet apprentissage invisible de la solitude soutenaient encore la jeune tulipe de ma vie.
 
_____
1956
 
Dimanche, le cimetière de la Madeleine à Amiens.
Soudain, il m’apparut à la croisée des deux allées convergentes: il levait la pierre géante d’une main, le bras tendu pour mieux sortir son poitrail hors de sa tombe. Torse puissant sortant bruyamment de terre, Jules Verne se hissait vers le ciel qui le tirait de son enfermement.
 
_____
1957
 
Enfant, je me levais la nuit, souvent, pour boire de l'eau fraiche, et je passais sur la moquette de laine grise, sur les tapis persans, sur le carrelage frais de l'office et de la cuisine, puis j’allais vers le placard où se cachaient toujours les verres que des présences féminines remettaient en place après les avoir lavés.
Je buvais un ou deux grands verres d'eau, dans le noir, avec juste la pénombre de la cour de la cuisine ou la lumière blafarde qui venait des étages supérieurs, du sixième où habitaient les domestiques et les étudiants. Puis je repassais dans un couloir étroit où se succèdaient deux miroirs : dans le deuxième, j'arrivais à me voir, en pied, et le plus souvent, je ne pouvais que me mettre à pleurer.
Je me regardais longtemps pleurer devant ce miroir jusqu'à ce que, épuisé, je retourne me coucher. Chacun se revoit ainsi dans les miroirs de la vie, un peu partout, et y revoit cette image du “labyrinthe de la solitude”[1].
 
_____
1958
 
J'ai eu, comme beaucoup d'enfants, les oreillons, et ma maîtresse -j'étais en 8éme à l'Ecole Communale- , était si belle!… Je ne comprenais rien ni ne savais rien, je sentais que c’était une fée.
J'attendis des jours et des jours, et enfin, elle vint me voir.
Le jour ne me faisait plus autant de mal qu’au début, et elle ne sembla pas comprendre que c'était ma vie même qui revenait avec elle. Elle parlait avec quelqu’un, je crois, mais je ne voyais qu'elle. Je crois aussi qu'elle avait apporté des fleurs, était-ce seulement pour ma mère? Plus rien ne valait que le retour de Clochette, pour moi, Peter Pan.
 
_____
1959
 
Les sœurs de cette confrérie étaient comme les chevaux: empêchées par leur œillères de regarder sur le côté, de peur d’un écart?
Leur croupe était si ronde sous le drap lourd de leur costume!
 


[1] Octavio PAZ.
Par Gérard Delacour
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

La Boutique GDB




Calendrier

Juillet 2010
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés