Lundi 7 janvier 2008 1 07 /01 /2008 12:37
8. DISTANCE
 
 
Car cette histoire commence sur la distance qui sépara, toute sa vie, un être de lui-même.
 
C'était en permanence sur la scène qu'elle se trouvait.
 
Elle avait été élevée par un père qui l'aimait séchement. La grande maison abritait plusieurs chambres. Le vieil homme, aride comme une campagne sans eau, vivait de son côté, ne descendant que pour manger. Sa fille, aidée par la servante, allait à l'école et rentrait pour faire ses devoirs.
 
Au diner, elle voyait ce père si grand de taille, si précis dans ses regards.
 
Passe le temps et la frayeur du silence.
 
Elle grandit, sans femme à qui parler, et fut juste violée, par lui, un matin. Il ne lui fit pas grand chose, à vrai dire, mais suffisamment pour lui faire perdre tout son amour de la vie. Elle ne comprenait plus rien depuis ce jour. Elle fut sa maîtresse pendant quatre ans, jusqu'à dix-huit ans. Là, un autre la prit, de la même manière, trés fort et trés vite, et elle partit.
 
Ce n'est que dix ans plus tard qu'elle retourna voir son père.
 
Il n'avait pas changé, mais n'essaya pas de la toucher. Ils ne parlèrent jamais de rien. De toutes façons, il savait qu'elle ne pourrait plus jamais aimer aucun homme, et c'était cela, entre autres choses, qui lui faisait jouissance.
 
Elle était partie pour Paris, où elle travaillait bien. Elle vivait avec un garçon gentil, qui ne lui faisait pas l'amour trop souvent, qui la laissait tranquille. Elle, elle allait dans les rues, parfois, et se faisait prendre par n'importe qui ou presque, du moment que cela la replongeait trés vite et trés fort dans l'histoire de son enfance.
 
Elle rentrait ensuite à la maison, et s'endormait auprès de son compagnon. Une autre femme vint lui prendre cet homme à qui elle ne pouvait rien donner d'autre.
 
Seule, elle eut une ou deux amies dont elle partageait les aventures, les maris et les enfants. Elle rentrait ensuite chez elle dormir et repartait au travail le lendemain.
 
C'est ainsi qu'elle passa sa vie, en continuant de faire croire aux machins masculins qu'elle n'était qu'un objet sexuel. De toutes façons, elle ne pouvait pas arriver à jouer un autre rôle.
 
En avançant en âge, sa beauté se transformait, passa par une maturité extraordinaire, où tout le monde se retournait sur elle pour la regarder et la suivre des yeux. Elle se faisait toujours prendre, par fausse surprise, et faisait semblant de jouir, comme tant d'autres, et remerciait la chose humaine qu'elle avait eu sur elle, de lui avoir tant donné.
 
Elle ne pensait même plus qu'il lui aurait été possible de vivre un peu une vie de femme aimée. Elle n'aurait, de toutes façons, pas su aimer. Son anesthésie était totale.
 
Donc rien ne se produisit. Elle continuait de séduire, puis de faire peur, et les hommes l'abandonnaient après en avoir usé, bien mal, à vrai dire, la plupart du temps. Elle n'embrassait pas mais se laissait dévorer, elle ne touchait pas, mais se laissait malaxer. Elle ne prenait pas et se laissait torturer.
 
Elle avait son père en horreur. De plus en plus, car avec les années qui passent, on s'aperçoit des vraies causes de son état, on les connait de mieux en mieux, avec certitude. On ne peut y remédier, mais on sait les montrer du doigt, les désigner. Et c'était lui qui l'avait mal démarrée dans la vie.
 
Elle descendit donc en train pour aller le voir. Puis entra dans la maison où elle n'avait pas prévenu de son arrivée. Trés simplement, elle lui trancha la gorge avec un couteau de la cuisine, puis alla au poste de police. Elle ne dit mot, mais emmena les agents avec elle dans la maison, pour qu'ils voient.
 
On lui reprocha mille choses avant et au cours du procès, y compris de n'avoir pas dit plus tôt ce que son père avait fait. Son avocat n'avait d'ailleurs pas réussi à le lui faire dire, c'était seulement des suppositions et des ragots du village.
 
Elle n'avoua jamais que son père l'avait violée à quatorze ans. Parce qu'elle savait qu'elle attendait en quelque sorte quelque chose comme çà, dans ses rèves et que, de toutes façons, elle était coupable d'avoir pu désirer connaître l'amour qui lui était de toutes manières horrible.
 
Jamais personne n'aurait dû le faire autrement, selon elle, que pour procréer.
 
Elle ne dit rien ou presque et alla en prison, pas trés longtemps. Quand elle en sortit, elle revit le jeune homme avec lequel elle avait vécu quelques années, qui s'était marié et avait des enfants.
 
Elle n'avait plus l'âge d'en avoir, bien qu'elle pût encore le faire. C'était surtout qu'elle savait qu'il fallait être deux. Elle méprisait depuis toujours les femmes qui pensaient pouvoir "faire des enfants toutes seules", et se souvenait notamment d'une grande femme brune qui ne se rappelait plus de l'homme qui avait prêté son corps.
 
Elle continuait de penser qu'elle ne pourrait jamais rien établir avec un homme de telle sorte qu'elle puisse en avoir un enfant. Cette pensée la poursuivait depuis quelques mois. Compte-tenu de son passé, elle savait aussi qu'elle serait particulièrement surveillée par l'Action Sanitaire et Sociale qui, depuis Pétain, dans ce pays, a cette mission.
 
Elle renonça, mais tard.
 
Devenue vieille, elle était, tour à tour, bien sympathique ou méchante, et surtout avec certaines femmes, dont elle était jalouse. Qui lui racontaient en long et en large leurs maris, leurs enfants, leurs joies de grands mères et de veuves.
 
Elle mourut seule, un matin, comme à quatorze ans, et comme c'était à l'hopital et que personne ne venait la voir, elle fut mise en frigo à la morgue, en attendant. Un locataire de son immeuble, avec lequel elle parlait de temps en temps, vint prendre incidemment de ses nouvelles. L'administration lui tomba dessus, pour lui demander ce qu'il "comptait en faire". Un peu pris de court, il bredouilla qu'il allait faire le nécessaire et donna son nom et son adresse. Dans les deux jours, des croques-morts se présentèrent. Il commanda un cercueil simple, avec l'argent qu'on avait trouvé dans son sac et dont la direction de l'hôpital lui laissa l'usage.
 
Le corps refroidi fut emporté la semaine suivante. Le locataire était seul dans l'estafette, avec les trois employés de la société de pompes funèbres. Au cimetière, on fit les choses rapidement.
 
Ainsi, la distance qu'il y avait eu entre elle et le monde n'avait fait que s'accroître avec les ans.
 
On l'enterrait comme elle avait vécu, loin des autres et d'elle-même.
9. TOUT NEUF
 
 
Il siffla deux coups. La plage était déserte, apparemment, et la mer montait lentement.
 
Il avait rendez-vous avec elle, près des rochers de la partie Est, là-bas où parfois des bandes de jeunes faisaient du feu, le soir, avant de se baigner plus loin, dans le noir.
 
Rien. Pas d'écho. Il goûtait pour la première fois la possession de quelqu'un d'autre. Cela avait un goût bizarre, à la fois sucré et amer, doux et suave quand elle était près de lui, fielleux et difficile lorsqu'elle n'y était pas.
 
Mais parfois, alors qu'elle était là, tout près, c'était comme s'il ne la voyait pas. Il eût fallu quelque chose de plus, comme une chaîne de bateau entre eux, pour qu'il y crût. Il n'avait pas encore connu cet attachement meurtrier qui fait de vous ce prisonnier tellement malheureux que sa seule idée est de s'évader, par tous les moyens.
 
Il avait l'âge des montres en plastique-couleurs et des maillots de bain qu'on enlève à minuit, pour se baigner avant d'aller en boite. L'amour était partout, c'était comme une nécessité. S'attacher, puis rompre, puis s'attacher, puis finir par... FINIR pour dire commencer, AVOIR pour croire être, signer pour promettre, embrasser pour dire c'est à moi.
 
Il faisait l'expérience de l'entrée en matière terrible des loups de la jeunesse, ceux qui foncent dans la neige de notre coeur et qui désolent tout, puisque rien ne se refait de ce qui a été défait et mal vécu.
 
Mal l'amour, pas d'amour, la possession, déjà si jeune, puisque cela va avec les études que tu fais, avec les parents que tu as, avec les amis qui te le disent et qui admirent tes résultats, avec les journées passées au tennis.
 
Plus tard, et peut-être jamais, la pesanteur de la vie, les déboires et les succés achetés de droite et de gauche, explosent en miroir infernal, tourné vers la vieillesse, celle qui fait qu'on a mal de faire encore quelque chose, alors qu'on voudrait déjà être mort, ou être Dieu, tout posséder, Lui qui possède tout, puisqu'il a même tout fait, le grand ordinateur.
 
Sur cette plage se jouait ce soir encore une fois, insignifiant et signifiant, le destin d'un jeune homme qui attendait une jeune fille, qui ne serait sans doute pas sa femme, mais qui serait celle d'un autre, peu importe, il fallait seulement passer le temps jusqu'à cette échéance.
 
Le sable humide et un peu chaud, tiédi par le soleil de la journée, lui semblait familier, mais cela accompagnait aussi une nausée profonde dont il ne se rendait pas vraiment compte, tout tourné vers son but: la rencontrer ce soir-là.
 
Le soleil avait achevé de se coucher, plus de lueur à l'horizon, et il parvint à la deviner dans le noir, elle s'approchait de lui.
 
Ses baisers eurent un goût curieux, inattendu. Il pensa que cela aurait dû être bien meilleur.
 
Elle ne bougea pas, ne lui proposa rien, ne lui dit presque rien, elle s'accrochait seulement à son bras, et continuait ainsi pendant des heures, ce qui le rendait furieux intérieurement.
 
Mais il ne pouvait lui dire, cela était inutile, puisque si elle avait été en mesure de comprendre, eh! bien, précisèment, elle ne se serait pas comportée ainsi.
 
En fait, elle avait peur d'elle-même et de son coeur qui battait si fort pour ce garçon inconnu quelques jours auparavant. Quand il lui demanda si elle l'aimait, elle répondit brusquement que non, alors que sa machine interne battait un rythme bien différent, celui de l'amour.
 
Pourquoi ? On ne sait pas pourquoi on est amené à dire le contraire de ce que l'on pense et de ce que l'on ressent le plus profondément.
 
Quelques semaines plus tard, à Paris, où ils habitaient tous les deux, les téléphones jouèrent le rôle diplomatique tout à fait remarquable qu'ils sont capables de jouer, transformant jusqu'à l'image même qu'on se fait de l'autre, car au téléphone, bien souvent, la voix devient celle d'un ange.
 
Rendez-vous sont pris. Soirées sont passées à se retrouver au concert ou au cinéma. On se tient par la main dans le noir, beaucoup plus intensément que sur cette plage de vacances, mais avec le goût du plat attaché. Il faudrait beaucoup gratter pour nettoyer tout çà. On ne le fait pas.
 
Mauvais concerts, restaurants médiocres, cinémas des Champs, ils ne voient pas grand chose de ce qui leur arrive. Les familles ont l'oeil. Puisqu'il vient de trouver cette excellente situation d'informaticien, et qu'elle est sur le point de terminer sa spécialité, rien ne s'oppose plus au mariage.
 
Ils décident, car ils sont modernes, de commencer de vivre ensemble, après avoir été fiancés pendant près de huit mois.
 
Le mariage a lieu deux mois plus tard, après une course de toutes les fins de semaine pour trouver un "endroit".
 
Auberges, châteaux loués, hotels-restaurant de campagne, complexes de loisirs, salles des fêtes de village, tout y passe autour de la capitale. Mais tout ce qui leur plait est souvent pris, pour la date retenue, ou bien trés cher. Finallement un choix par défaut leur assure un relais dans l'Eure, tout ce qui convient pour contenter leurs invités.
 
Liste de mariage, choix des vêtements, pour eux, les petits frères et les cousines, les mamans, et quelques autres contraintes qui occupent bien la future mariée pendant tous les jours jusqu'à pousser sa fatigue trés loin, comme les pires des travaux, un mauvais rêve.
 
Après quelques mois de mariage, elle est enceinte.
 
Après quelques années, elle a deux enfants, avec des douleurs à chaque anniversaire, puis chaque mois, pour ses règles. Cinq ans plus tard, elle doit être opérée.
 
Ils aiment toujours les mêmes choses. Il s'est passé une sorte de transformation chimique (certains diraient alchimique) puisque leur substance est devenue immuable, comme précipitée et fixée.
 
Leur vie progresse lentement, et sans changement.
 
Les enfants grandissent bien. Ils vont à l'école. On vote au centre, toujours, depuis toujours dans chaque famille. On est éclairé et on donne pour les grandes causes, on aide à Noël, on fait finallement des tas de choses fort utiles pour la cité.
 
Les amis sont bien chez eux, ils sont bien chez leurs amis.
 
Et se dégage de toute cette vie l'impression d'une visite de musée, du pire des musées, celui qui ne peut plus bouger, rien n'y évolue, rien n'y change, le gardien lui-même est immortel, il tend la main toujours de la même façon, à chaque visite, puisque si peu s'en font qu'il y en a tout de même assez pour laisser ce musée ouvert, et puis c'est la gloire de cette petite ville.
 
Doucement, comme avec élégance, alors qu'en fait ce n'est que la propreté de la mort, du formol de ce bocal si transparent qu'il parait ensoleillé, doucement, cette fixitude ronge chacun des êtres en présence. Il s'accumule sur eux, insensiblement, une poussière grasse, comme celle de l'espace, invisible et tenace.
 
Leur bonheur même n'a pas de nom, un enfant fugue, l'autre se drogue. On n'y comprend vraiment rien à cette époque de malheur.
 
En fixant ainsi chacun de leur geste, même les gestes de l'amour, vérifiés, mine de rien, dans un -un seul- film porno, référence la plus bourgeoise qui soit, ils n'ont pas pu comprendre que la mort les a saisis. Ils ont cru, tout simplement, vivre, comme tout le monde.
 
En fixant leur destin, dans chacun de leurs gestes quotidiens, depuis le lever, la toilette, le petit déjeuner, les dents, la serviette, le bureau, l'école, la voiture, la maison, les beaux-parents, la messe, le journal, la télévision, les vacances, le compte en banque et les économies qu'on arrive à faire, le petit héritage du vivant de..., les soirées sympathiques, les petites et les grandes attentions, les anniversaires et les gâteaux au chocolat, en fixant toutes ces scènes, ils ont tué, au delà de toute physique des événements (dans la métaphysique), le jaillissement de la vie dont on leur avait donné si grande peur.
 
Un cousin avait même été mis en quarantaine, lui qui vivait autrement, et qui osait parler, comme d'autres composent de la musique, avec insolence, impertinence contre tout, et sans scrupules.
 
Un de leurs fils rencontra une jeune fille qu'il épousa. L'autre continua de se droguer, c'était comme s'il n'existait plus pour la famille. Les grands parents finirent par mourir.
 
Entre eux et la mort il n'y avait donc plus de rempart.
 
Ils passèrent leur retraite avec le Figaro Magasine, car comme le vent tourne à droite lorsqu'on s'élève dans l'atmosphère, il en est de même de ces gens qui vieillissent.
 
Elle mourut la première, d'une sale histoire pulmonaire.
 
Son deuxième fils arrêta de se droguer; de toutes façons, il buvait pas mal, mais c'était déjà plus facile à admettre, en France.
 
Lui revint sur les lieux de leur jeunesse et ne reconnut presque rien. Le béton avait pris de la place, et il y avait du monde partout, alors que cette station balnéaire n'était pas spécialement animée, lorsqu'il avait quinze ans.
 
Il passait beaucoup de temps dans sa maison dans le Quercy, et quelques amis venaient le voir, quand il ne faisait pas trop mauvais.
 
Il décéda au début d'un hiver, et il n'avait en fait aucune autre raison pour cela que l'ennui monstrueux qui s'était brusquement emparé de lui un matin, alors qu'il se regardait dans le miroir de la toilette. Il se laissa aller peu à peu vers la fin, mais sans aucun heurt, ni dans sa tête, ni dans ses actions.
 
Sa femme de ménage le découvrit au lit. Elle téléphona à sa belle-fille qui fit immédiatement tout le nécessaire. Elle passa un avis dans Le Monde, car elle lisait ce journal de préférence au Figaro, ce qui l'avait toujours fait paraître “un peu gauchiste” à son beau-père.
 
Le fils qui buvait vint à l'enterrement, bien entendu, et l'on parla un peu de lui, à part.
 
Il alla dans la maison du Quercy et passa deux jours à lire les lettres que ses parents s'envoyaient lorsqu'ils allaient se marier et qu'ils s'écrivaient tous les jours. Cela avait duré huit mois, et les lettres avaient chacune au moins quinze pages recto-verso. Il pleura de dépit de voir tant d'amour gâché, mais lui savait pourquoi.
 
C'était un peu là, dans ce trésor inconnu, et qui le resterait, que gisait la vie de ses deux êtres qui venaient de partir pour le pays où ils vivaient depuis toujours, puisque leur civilisation ne leur avait montré que cela.
0. QUANTITE DE DIEU
 
 
Longtemps, l'oiseau bleu a survolé la mer, en espèrant une ile. L'image n'est rien en regard de la réalité de l'angoisse de l’animal parti du continent et qui ne savait même plus d'où, de quelle direction, ni dans quelle direction il lui fallait aller.
 
Sa grande force et son énergie lui permettaient de voler et il volait depuis des années sans s'arrêter.
 
Il avait dépassé la fatigue et la peur.
 
En plus des orages, de la solitude et de certaines chaleurs accablantes, il y avait aussi les mirages. Il voyait une ile, et quand il arrivait à sa hauteur, elle s'était déplacé ailleurs d'autant, il n'était pas arrivé au but qu'il croyait atteindre.
 
Il y avait aussi les iles qui se dérobent, il y avait celles qui lancent les hauteurs pointues de leurs montagnes contre vous, il y avait celles qui disparaissent dans les profondeurs, le temps de les atteindre.
 
Il y avait aussi celles dont le climat ne convenait pas, celles où l'on se sentait étranger, celles où rien ne pouvait vous abriter, celles où il fallait tout payer, celles où il y avait déjà tellement d'habitants qu'il n'y avait plus de place, celles où il fallait travailler sans relâche pour manger un demi-fruit, bref, il y en avait de toutes sortes qui ne convenaient pas à l'oiseau bleu.
 
Ainsi m'étais-je passionnée de vous et je tentais de vous le dire.
 
Mais rien d'autre que votre présence tous les jours, votre présence trop silencieuse.
 
Ainsi apprend-on à ne plus souffrir, à ne plus ressentir. Il est possible de pratiquer sur soi-même une anesthésie presque parfaite qui laisse juste encore de quoi pouvoir goûter certains aliments.
 
On ne tombe jamais plus malade, la maladie n'est rien. On ne sentimentalise plus rien, tout devient relatif. Et c'est vraiment bien.
 
Et puis un soir, vous me dites je-vous-aime. Le concierge balaie le trottoir. Je vis dans une maison dont l'escalier n'a pas de marches. Le téléphone n'a plus de fil. Les lettres me parviennent encore vides.
 
Et puis je quitte chaque jour ma caverne pour aller travailler.
 
Alors il ne faut pas voir les choses autrement qu'elles sont. Il ne faut pas rêver, même si le rêve constitue l'essentiel de la vie. Il faut rêver avec des êtres qui rêvent comme vous, qui sont semblables.
 
Certains ne savent que séduire, mais ni vivre ni partager. Ils sont condamnés à errer, s'ils en ont le courage.
 
Parfois la mer monte si vite et si fort qu'il faudrait courir dans les rochers pour échapper à la vague énorme. Mais en même temps, être englouti peut être agréable, cela va vite, on ne sent rien, qu'un peu de froid, un choc, puis rien.
 
Personne ne peut rien pour vous, en dehors de soi-même, n'est-ce pas ?
 
Et quelqu'un disait: "Que font ceux-là qui veulent sans cesse ôter les cailloux devant vos pieds, alors que vous savez pertinemment que votre chemin ne peut être que caillouteux[1]."
 
Il faut savoir se sauver avant d'être englouti par la machine dévorante. On ne soigne jamais ses propres malheurs en les partageant avec quelqu'un d'autre. Trop d'efforts pour comprendre un être nuisent à l'harmonie. Le corps disparait vite, avec les années, et il ne reste plus que l'esprit, et c'est là que doit être l'entente. Or vivre avec quelqu'un sans se nier et sans le nier est une impossibilité dans un monde où tout repose sur la Sainte Possession (sacrifier, capitaliser, amasser, garder, avoir, entasser, possèder, donner, vendre, marier). Et vivre autrement n'est pas possible.
 
La propriété privée est une vaste illusion. Il est déjà tellement difficile de s'appartenir à soi-même, c'est-à-dire s'aimer suffisamment pour être capable d'aimer les autres.
 
La nuit a deux parties: d'abord elle permet de tout oublier mais des mauvais rêves vous réveillent. Il faut alors se lever, boire de l'eau, manger un fruit, regarder le ciel au dessus de la ville, puis, fatigué, se recoucher pour tenter le repos jusqu'au matin.
 
Ainsi lorsque je frappais à ton coeur, il m'était répondu: "attendez, attendez, je ne suis pas loin mais trés occupé". Lorsque j'allais te voir, tu regardais ailleurs. Lorsque mes enfants étaient là, tu marquais parfaitement la différence entre toi et un père. Lorsque je te donnais rendez-vous, parfois tu venais, parfois tu ne venais pas, parfois même tu oubliais.
 
Quand je te voulais avec moi loin de tout, dans une maison de campagne, -sans confort, c'est vrai, sans chauffage, sans rien que nous dans le noir du soir-, juste un feu de bois, - tu me faisais rentrer à Paris sous la pluie pour te raccompagner. Et tu allais diner ailleurs. Lorsque je mourrais de te voir monter chez toi... Lorsque je voulais rester près de toi...
 
Lorsque je t'embrassais, tout doucement, pour ne pas t'effrayer, et que tu me disais "non, pas de démonstration, j'ai horreur qu'on me voit, horreur de m'afficher, avec tout le monde c'est pareil, tu sais!"
 
Quand je te téléphonais chaque jour, et que tu n'avais rien à me dire, ou que tu me critiquais, pour rire. Lorsque tu me disais que "je ne savais pas y faire avec toi", "ni te prendre, ni te garder", moi qui ne sais effectivement rien FAIRE.
 
Tu me disais aussi que je n'étais pas "une vraie femme"... Depuis, tu as confirmé tout cela en me disant que j'avais "changé", ce qui voulait dire, bien entendu, que j'étais davantage comme tu le souhaitais. Or je n'ai rien changé, c'est ton regard qui n'est plus le même.
 
Lorsque je voulais te voir et que tu ne voulais pas.
 
Dans tous ces moments là, j'ai continué à souffrir comme cela m'était arrivé pour d'autres choses dans ma vie.
 
Pour te dire enfin en face ce que je pensais, et pour en terminer, je t'ai écrit le plus vrai de moi-même, ce petit livre, où je me suis mis tout entière. En sachant que tu ne réagirais sans doute pas différemment de tes habitudes. Et de fait, le lendemain, j'entendai: "On s'est mis à trois pour te lire, mais on n'a rien compris!". Trop de dureté, peut-être un peu de méchanceté, de toutes façons, trop de silence. J'étais glacée. J'étais un bloc de honte, de solitude, de désastre.
 
Puis j'ai décidé de ne plus souffrir. J'ai donc appris à ne plus penser à toi que pour te ressentir loin, comme un tout petit objet impossible à atteindre, dans le profond horizon de mon passé. Au loin, au loin...
 
Cela a achevé de me transformer et tu m'as ainsi donné beaucoup: c'est qu'aujourd'hui, je sais ne plus subir, ne plus souffrir. Je sais vivre, à côté de ce qui est trop difficile.
 
Alors, effectivement, je n'ai plus souffert, je suis arrivée à ne plus souffrir du tout.
 
Je savais que tu existais, quelque part, mais cela ne me touchait plus. J'avais gagné une grande bataille sur moi-même.
 
Puis le temps a passé. J'ai trés souvent beaucoup plus été aimée, dans ma vie, que je n'ai pu aimer et que je n'ai aimé. Personne ne m'a jamais quittée. C'est toujours moi qui suis partie. Le temps déroule ses corolles et ses algues.
 
Puis soudain, un jour, j'apprends que tu ne peux te passer de moi, que tu me veux, que tu ne peux vivre sans me voir. Alors? Je trouve cela à la fois incompréhensible et pourtant je le crois vrai. Je comprends que tu devais cacher une bonne partie de ce que tu pensais de moi, que tu pensais nécessaire ce genre d'épreuve, pour toi-même, et sans doute pour moi. Mais qu'en faire? Et comment ne pas croire que j'avais quand même raison dans tout ce que je ressentais?
 
Tu as été adulé -tu es adulé- par des gens qui croient t'aimer, qui t'aiment ou encore qui ne t'aiment pas. C'est la même chose dans ma vie de rencontre. Les autres veulent possèder. Tu n'en veux plus, c'est moi que tu veux. Nous. Mais où existons-nous?
 
Aujourd'hui, ayant dépassé la douleur, je suis ailleurs, à côté de tout, j'ai trop ressenti, ma sensibilité n'en peut plus, je suis fatiguée.
 
Je travaille. De temps en temps, je souffre de n'être pas assez seule, mais dans l'ensemble, ce n'est pas si mal. Il y a un ou deux bons amis.
 
La place que tu occupais s'est peu à peu comblée, comme un trou dans le sable quand la mer vient, d'abord avec de l'eau salée, tranquille, transparente et écumeuse, comme des larmes, puis avec le sable qui se lisse et se nivèle, pour ne laisser qu'une légère dépression dans le sol, sous l'eau qui monte. Je suis nivelée.
 
Je te respecte et t'admire et il y a ici toute ma tendresse, celle qui n'a pu s'exprimer plus tôt, et qui m'a fait souffrir si fort. Mais il ne faut pas en vouloir à l'Autre de ce que l'on souffre parce qu'il ne vous donne pas autant qu'on le voudrait.
 
Quant à partager nos vies, nos temps, nos corps et nos têtes claires, je ne le peux pas. Une rencontre est souvent le résumé de ce qu'est l'existence: pour nous, ce sont nos différences et les souffrances qui sont les plus forts.
 
Mais comme il m'est impossible de supporter davantage d'être éloignée de l'image que je me faisais d'une vie réussie, comme je ne trouve pas à l'extérieur, dans la rue, tous les jours, assez de trouble chez les autres pour équilibrer le mien, il me reste à décider l'essentiel.
 
C'est ce que je viens de faire. La vie était claire et sombre. Elle n'est plus. Je passe à autre chose, comme une belette qui trouve un trou pour se cacher du soleil.
ZERO.
 
 
Relation, zéro. Communication, zéro. Regard, zéro. Habitat, zéro. Toi et moi, zéro. Toucher, zéro.
 
Blessée. Atteinte.
 
Beau temps, zéro. Douceur, zéro. Corps de l'autre, zéro. Proximité, zéro.
 
Coulée. Transpercée. Nausée.
 
Ne me quittez pas, je suis de celles qu'on n'oublie pas.
 
Donner, ne pas donner. Etre sensible au geste qui tue, la main qu'on pose et qu'on reprend. Avoir vu, être assassinée par la solitude. Hurler au levant, en silence, sa solitude. Ne plus voir personne, ni à droite, ni à gauche. Avoir été utilisée puis jetée.
 
Ne pas avoir la force de se jeter soi-même, même pas aux pieds de quelqu'un pour demander son amour.
 
Accumulez dans tous vos placards vos biens, vos précieuses denrées, surtout pour la guerre.
 
Ne croyez pas que je me trompe d'interlocuteur.
 
Je vous aime d'un amour si tendre que toute l'humanité est ma soeur, chaque homme est mon frère.
 
Et je voudrais que toutes les possessions disparaissent, jusqu'à la moindre maison, pour que nous habitions la Terre, jusqu'à la moindre feuille de papier, pour que nous puissions nous exprimer.
 
 
Quelque chose de l'humanité s'est cassé avec le nombre,
et nous arrêtons avec zéro,
après avoir énuméré les neufs premiers
qui servent à faire
avec celui-là,
tous les autres.
 
 
 
Il serait trés souhaitable de ne plus savoir compter,
Je te serai disponible comme jamais,
je vivrai l'utopie de la quantité
un lieu sans avoir,
pour exister seulement
au plus près de moi-même et des autres.
 
 
 
Alors j'aurai tout le temps et tout l'espace
qu'on ne compterait pas non plus
 
Et tout le monde m'aimera
 
Et moi, je ne compterai plus mon amour
 
 
 
 
 
 
 
Rue des Rosiers, Paris.


[1] Nietzsche.
Par Gérard Delacour
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