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7 janvier 2008 1 07 /01 /janvier /2008 12:35
4. EQUILIBRE
 

 
L'impression d'être seul se doublait de la certitude qu'elle pensait à moi, sans doute au même moment, ou vraisemblablement à des instants trés proches. Il n'était pas possible de vérifier ces intuitions, ou bien il eut fallu se livrer à une expérience, avec des stylos et du papier, des montres pour noter les heures, et aussi, pourquoi pas, les sentiments ressentis.
 
Mais c'était bien cette solitude qui était la plus forte, avec la nécessité, dans ces moments-là, de tout laisser, de ne plus fréquenter quiconque, de laisser tout tomber, de n'y être pour personne, comme si la moindre présence pouvait représenter une intrusion insupportable dans ma vie.
 
Ainsi les êtres qui étaient près de moi devaient-ils supporter mon humeur sauvage et difficile. Peut-être comprenaient-ils, peut-être point? Les femmes devaient le savoir, elles qui arrivent à tant savoir, à certains moments.
 
Le soleil cuisait la peau de mon dos. Ressentir mon corps avait toujours été bizarre, contraignant, presque insupportable, car je ne m'aimais pas physiquement. J'aurais voulu, comme pour l'argent, tout avoir, tout de suite. La santé, la beauté, les moyens. Pour pouvoir être, comme en tragédie classique, totalement disponible pour la vie des sentiments.
 
Et puis, de temps en temps, la petite lumière s'allumait, mes yeux la voyaient. Je ne savais que faire. Fallait-il que j'accoure et que je remercie tous les anges de me porter encore son message, après une course effrénée dans le colza, dans les blés montés, sous le soleil ou la pluie ? Fallait-il que je fasse des actions de grâce, parce que, une fois par ci-par là, j'avais eu à peine le temps de l'embrasser, pour me rendre encore plus malheureux quelques minutes après, lorsqu'elle venait de repartir, et que je devais de nouveau attendre ?
 
Je m'en voulais d'être si dépendant de moi-même.
 
Je ne supportais pas, en fait, de vivre "trop passionnément", -n’était-ce pas le reproche le plus terrible qu’elle m’avait lancé?!- quelque chose qui m'échappait totalement ou presque, qui me rendait prisonnier de moi-même depuis des années, qui faisait monter une sourde colère à chaque fois que je ressentais de nouveau cette nausée caractéristique qui accompagne les accidents, les départs, les morts, les râtages de la vie.
 
J'avais tout le temps peur de me tromper. Car je m'étais si souvent trompé que je n'avais plus aucune confiance en moi-même. A la vérité, je ne pensais pas tant m'être trompé qu'avoir suivi mes pulsions, mes penchants, mes sentiments et mes désirs. Cela m'était insupportable parce que mon éducation toute entière me l'interdisait depuis toujours.
 
Ce que j'arrivais à enfreindre et à transgresser, tant au plan moral que physique me donnait beaucoup de plaisir, mais me donnait aussi ce goût insensé de tromper les autres sur moi-même et cela demeurait quelque part en moi quelque chose d'impossible à accepter.
 
Pour elle, je ne me trompais pas.
 
Mais, par ailleurs, j'étais aimé encore et encore, comme trop souvent. Ma plus grande panique, que je cherchais à masquer par tous les moyens possibles, était d'avoir à admettre, qu'une fois de plus, je n'aimais pas, je n'arrivais pas à aimer. Car, quelle que soit l'histoire dont je me remémore les détails, c'est moi qui, toujours, ai faibli, ai douté, ai changé, alors que pour les autres, c'est la fidélité qui primait. C'est toujours moi qui suis parti.
 
Je savais que celle-là, et celle-ci aussi voudraient autre chose que mon amitié. Il fallait donc une fois encore couper et séparer parce que les parties ne pouvait pas s'assembler de la manière dont je l'aurais souhaité.
 
Il fallait aussi que je parvienne à accepter de ne plus te voir, te parler, te voir partir, te voir arriver.
 
Alors je l'ai fait. J'ai pris une photo de toi, sur laquelle ce n'était déjà plus toi. J'ai tenté de la déchirer, mais le papier photo vernis résistait. Marbrée de mes pliures qui recouvraient ton visage, la photo sombrait dans les creux et les bosses de mes tentatives, et d'un coup, j'allais la porter dans le fleuve où je la jetai.
 
J'étais libéré. Je découvrais qu'il y avait comme un philtre sur moi et que j'avais réussi à le conjurer. A vrai dire, c'était plusieurs femmes qui s'étaient alliées pour me jeter ce sort.
 
Il fallait que je découvre qui d'autre devait être jetée à l'eau. Je cherchai pendant plusieurs jours, et pendant tout ce temps, surtout le matin, j'étais pris de violentes douleurs dans le dos, la poitrine, la gorge, comme des couteaux que l'on me plantait dans le corps. J'étais certain que quelque part, une femme devait continuer à tenter de me faire souffrir.
 
Elle me l'avait dit, et c'est comme çà que je me souvins de son nom.
 
Les autres étaient absentes ces jours-là, aucune n'était chez elle. Je téléphonais pour m'en assurer quand même. Pas de réponse, sauf chez celle où je pensais bien qu'il devait se passer des cérémonies dont j'étais le souffre-douleur. Peut-être même y avait-il des participants, et elle devait être la prêtresse de tout un groupe d'enragés, entièrement dévoués à sa cause et à sa religion.
 
J'avais peur de perdre la raison, c'est-à-dire de me tromper sur des choses que je ne connaissais pas, ou dont je ne connaissais que ce que tout le monde en sait, c'est-à-dire pas grand chose.
 
A force de lutter contre ces douleurs qui m'assaillaient, et, j'en étais certain, qui m'étaient envoyées de loin depuis un lieu bien précis de la ville où elle habitait, je parvenais à les supprimer presque totalement.
 
Je pensais que si je parvenais à rencontrer une autre femme, à m'en faire aimer, et peut-être, enfin, à l'aimer, je serais sauvé.
 
Car c'est cela que cette histoire me faisait découvrir, ce que j'appelais mon incapacité à aimer.
 
Le temps était maussade, je sortai dans la rue. De l'autre côté, je la vis qui marchait vers moi. Elle passa tout près, sans me regarder.
 
Elle m'avait vu, et ne me connaissait plus, moi qui avait dormi près d'elle des nuits entières, qui avait pris et donné tout ce que des amants savent se confier.
 
Je crus, sur le moment, que cela me défigurerait, que ma douleur allait reprendre.
 
Ma force fut la plus grande, le sort était définitivement conjuré. Pourtant, en passant ainsi tout près de moi, j'avais senti qu'elle tentait un ultime coup pour m'abattre.
 
Mon esprit esquiva immédiatement, mon corps se tint droit. Je n'étais pas touché.
 
Je ne la revis plus jamais, je ne sais même pas ce qu'elle est devenue, et lorsqu'une de ses amies m'en a reparlé, un soir, je n'ai rien reconnu dans ses paroles.
 
C'est moi qui avait fini par tuer cette forme que j'avais tenu dans mes bras et les hommes qui vinrent après ne la connurent pas. Ils en connurent une autre, avec laquelle je n'avais rien à voir, qui m'était aussi étrangère que la première personne venue.
 
Ce triomphe était celui d'un homme sur le désir d’une femme, ce qui ne se voit pas souvent.
5. TRAVAIL DE GROUPE
 

 
Il entra dans le laboratoire et se dirigea vers son petit bureau, dans le coin, près de la fenêtre. Il faudrait le changer de place, et faire comme ses collègues, mettre les employés, et surtout la maîtrise, près des fenêtres, et s'installer, lui, dans le fond de la grande pièce.
 
Les chefs devaient montrer l'exemple, d'autant qu'ils étaient la plupart du temps en réunion et laissaient souvent vide une place agréable.
 
Comme chaque matin, en poussant la porte de verre, il tourna les yeux vers la gauche, pour ne pas rencontrer ceux de cette Yvette, cette employée syndiquée, qui était si désagréable avec lui.
 
Il savait qu'elle se moquait de lui parce qu'il avait beaucoup grossi depuis deux ans. Il avait arrêté de fumer.
 
Sa femme aussi, il le savait bien, se moquait de lui, bien différemment d'Yvette, bien sûr, mais pour les mêmes raisons. Et pourtant il avait quand même beaucoup souffert de s'arrêter, cela avait été un combat grandiose de sa volonté contre son désir, et contre son corps. C'est pourquoi celui-là avait commençé de se déformer.
 
Il s'installa à son bureau, ouvrit les deux enveloppes craft du courrier interne qui étaient posées là depuis hier soir et qu'il n'avait pas ouvertes car il était l'heure de rentrer. Elles étaient arrivées par le coursier de seize heures. Les deux notes de service parlaient pour l'une du réajustement de la grille des salaires, et pour l'autre de la nécessité de ne pas entraver la fermeture automatique des locaux protégés. Il fallait notament veiller à ce que les salariés ne bloquent pas les portes à l'aide de différents systèmes bricolés.
 
A classer.
 
Sa secrétaire, qui étaient au bout du couloir, à droite, dans le renfoncement créé par la différence de niveau entre le nouveau et l'ancien bâtiment accolés, ne lui disait jamais bonjour, si elle le voyait la première. C'était à lui de s'annoncer et d'aller la voir.
 
Il savait qu'elle prendrait, de toutes façons, son café de dix heures avec les collègues de l'étage, et sans lui. Il entrait, serrait la main ou les mains des personnes présentes, manifestement à cette heure en train de bavarder, et ressortait immédiatement. Il avait fini par s'habituer à être traité ainsi, et n'aurait, de toutes façons, pas su se comporter autrement.
 
Parfois il croisait un autre chef de service ou de laboratoire, aussi pressé que lui pour ne pas lier conversation, des dossiers à la main, dont on sait qu'ils sont si souvent trimbalés sans autre raison que d'occuper les mains de leur possesseur, ou pour information de quelqu'un d'autre, qui, de toutes façons, mettra trés longtemps à en prendre connaissance, sauf si c'est marqué "urgent", ce qui attise non la soif de connaissance ou le désir de rendre service mais seulement la curiosité, et qu'il faille donner une réponse pour le soir, en mettant de côté tout ce qui était important à faire ce jour-là.
 
Il passa, comme chaque matin, devant les toilettes, et entra. Il n'en avait pas vraiment envie, mais cela l'apaisait, ce lieu si propre grâce au personnel de nuit, presque semblable à l'infirmerie, avec ses carreaux blancs, son savon liquide et ses essuies-mains de coton roulé.
 
Et puis, de temps en temps, il y avait une innovation: là un cendrier, un autre distributeur de papier, ici, des verrous plus gros et plus silencieux, d'autres miroirs, un nouveau parfum. Toilettes publiques, mais plus propres que beaucoup de toilettes privées, il aurait bien voulu pouvoir y emporter son journal mais craignait d'être surpris à la sortie.
 
Le calendrier des livraisons l'obligeait souvent à rester un peu plus tard avec ses fidèles, celles et ceux qui ne demandaient jamais rien, mais pour qui il obtenait, de la Direction du personnel, le paiement des heures supplémentaires.
 
Il ne combattait pas vraiment, mais feignait d'avoir des difficultés, alors qu'en vérité il avait droit à certains "dépassements sur affaires". Comme beaucoup de chefs faisaient comme lui et que le secret était bien gardé, tout le monde croyait à leur capacité d'obtenir de la direction des avantages liés à leur surcroit de travail.
 
D'arrêter de fumer n'avait pas empêché qu'il demeura trés anxieux à la suite de la visite médicale au cours de laquelle la doctoresse lui avait parlé de cancer.
 
Il n'en avait rien dit à personne, et à qui aurait-il pu le faire ? Il gardait en lui ce crabe qui le rongeait depuis ce jour.
 
Son véritable dévoreur intérieur avait pris possession de lui. Il avait des douleurs dans la nuque, dans le dos, dans les reins et aussi parfois dans les doigts. Il attribuait cela aux tracasseries incessantes du travail et des problèmes de personnel.
 
Ingénieur, il pensait que ce n'était pas à lui de gèrer ces équipes si peu raisonnables, qui posaient des questions insolubles, pour un rien, qui mettaient en cause les accords du comité d'Entreprise à la moindre occasion, qui se plaignaient de conditions de travail alors que la trés grande majorité d'entre eux n'étaient ni logés, ni chauffés, ni habillés, ni nourris aussi bien que dans cette usine. C'était sans doute pour çà, pensait-il, que ces gens se plaignaient, par crainte de perdre toutes ces choses.
 
On leur avait trop accordé.
 
Et puis il y avait ce quota de travailleurs étrangers, de handicapés, et je ne sais quoi d'autre encore, qu'on était obligé de respecter, au risque d'avoir des ennuis avec l'inspection du travail, cette "antenne du KGB, ce suppôt du socialisme, le ver dans le fruit".
 
Aussi se tenait-il au plus près possible des consignes du chef du personnel, et les renforçait-il juste un peu pour être certain de ne pas se tromper.
 
Centriste, convaincu que la France est le meilleur pays du monde, esprit d'accueil paradoxalement combattu par le chauvinisme et le racisme trés développés, à la fois attaché aux libertés républicaines et trés heureux de voir un président-roi à la tête de la nation, choqué des lois sociales constamment votées, il était un parfait citoyen de ce pays unique, dans lequel est si grande la distance entre son image de marque, son histoire, ses idées, et ce que les politiciens font de son peuple.
 
Yvette le faisait souffrir car il avait peur d'elle. Mutée d'un autre laboratoire dont le chef n'en voulait plus, elle était invidable, comme on disait au service du personnel. Elle ne pouvait trouver de travail que dans un service où le responsable n'avait pas assez de pouvoir pour la repasser à un autre.
 
Elle savait donc que son chef n'avait aucun pouvoir sur elle, et elle en profitait. Pas tant qu'elle aurait pu, à vrai dire, car derrière les convictions communistes de sa famille, il y avait le respect de l'Homme que son père lui avait enseigné.
 
Elle n'aurait jamais reconnu possèder cette approche crypto-chrétienne que le vieux militant avait acquise au cours d'années de lutte, autant dire de la véritable pitié pour cette victime du système qu'était tout hiérarchique.
 
Elle ne l'aurait jamais admis, mais en fait, elle éprouvait une sorte de compassion pour ce pauvre hère. Vaincu, elle ne pouvait plus rien lui faire. C'était sa présence elle-même, et les collègues qui le plaignaient "d'avoir Yvette" qui le torturaient.
 
Et c'est pourquoi, une fois encore, ce matin-là, il entra dans son bureau sans la regarder.
 
Il savait que la veille au soir, elle avait provoqué une petite réunion pour parler du cas de cette employée à laquelle il était question de mettre un avertissement puisqu'elle arrivait systématiquement dix minutes en retard tous les matins, sans excuse ni explication valable.
 
Yvette défendait l'idée que cette salariée n'était pas en retard puisqu'elle arrivait toujours strictement et précisément à la même heure, avec un décalage parfaitement précis et minuté…
 
Il avait commencé par lui demander pourquoi, et devant son mutisme, il l'avait prévenue qu'elle aurait ces dix minutes retirées de sa paye. Cela n'y avait rien fait. Le chef du personnel, que cette affaire tracassait, souhaitait qu'il trouva un autre moyen, ce qui s'était su immédiatement.
 
Il avait demandé à son voisin de laboratoire de tenter de parler à la fille, à l'occasion d'une rencontre à la cafeteria. Il souhaitait ainsi qu'un autre puisse lui expliquer ce qui se passait, mais il n'avait, là non plus, rien obtenu.
 
Le service du personnel était réticent à mettre un avertissement, encore moins une mise à pied. Pourtant, il fallait faire quelque chose, c'était devenu une obssession.
 
Il opta pour l'avertissement et commença d'en parler à la cantine, à un collègue d'un autre labo.
 
Dès l'après-midi, tout le monde savait qu'il avait parlé d'avertissement, certains disaient même qu'Yvette en aurait un aussi, et qu'on ne pouvait laisser faire çà.
 
Trois jours après avait lieu cette réunion impromptue, menée par la syndicaliste pour parler du cas. Il fut décidé qu'elle tenterait de raisonner la fille pour obtenir qu'elle arrive à l'heure, mais en aucun cas il n'était question d'accepter que la hiérarchie demande et obtienne un avertissement.
 
Un tract avait été affiché le matin, sur le tableau du couloir, dénonçant les nouvelles pratiques de la Direction, prête à "tracasser ses meilleurs éléments pour des questions de discipline", alors que le personnel "était soumis à des cadences de plus en plus inadmissibles" et à des horaires "incompatibles avec la vie équilibrée qu'une salariée est en droit d'attendre de ses conditions de travail". Ce "nouveau coup du patronat", qui était si habile à manier "la carotte et le baton", ne passerait pas et tous étaient invités à "rester vigilants".
 
La nuit tombait déjà sur l'usine. Il avait encore vécu une journée cauchemardesque, et quand il rentrerait chez lui, il savait qu'il lui faudrait affronter femme et adolescents bruyants, incompréhensibles.
 
L'éclairage des tubes venait de se mettre à scintiller imperceptiblement au dessus de sa tête. Il ne se sentait pas bien. Le courrier interne arriva, avec une enveloppe du service Formation.
 
Une bouffée de contentement l'enveloppa à la lecture de la convocation circulaire. Dans trois semaines débuterait le stage résidentiel qu'il avait demandé l'année passée, et qu'il savait qu'on lui avait accordé. Il connaissait maintenant l'endroit, une hotellerie de la région de Meaux, et regarderait ce soir-même chez lui sur la carte comment s'y rendre.
 
Il lui faudrait le dire à sa femme, mais c'était sans problème puisque, lors des rares déplacements qu'il avait eu à faire pour la société, notamment à l'étranger, il n'avait eu qu'à lui montrer l'ordre de mission pour qu'elle ne lui pose pas même une question. Il le ferait dès ce soir, en revenant.
 
Faire sa valise le réjouissait, tout en l'inquiétant un peu, si jamais il avait oublié quelque chose.
 
Yvette avait eu une réflexion désagréable, un peu trop fort, quelque chose comme "les vacances, c'est toujours pour les cadres".
 
Il partit, tout comme moi, au stage qui devait durer quatre jours pleins, au cours duquel il ne posa aucune question qui pût le faire remarquer. Il se dégageait de lui en permanence une tranquillité morbide.
 
Il reparut au travail la semaine suivante, la cravate un peu moins serrée que d'habitude.
 
Deux ans après, nous nous retrouvions de nouveau ensemble en séminaire, comme ils disent, puisque j'étais moi-même, comme lui, patron d'un des laboratoires de la même Entreprise.
 
Il me semblait qu'il avait maigri beaucoup, mais peut-être n'était-ce que parce qu'il regardait toujours vers le bas, et que cela avait pour effet de le rapetisser. Il semblait toujours aussi calme en surface, aussi anxieux dans son fond, rongé par une incertitude totale, un "complexe", comme disent les psychologues, d'infériorité. Il s'exprimait trés peu, et trés mal, mais le groupe de travail tout entier l'avait admis, ce qui n'était pas le cas pour tous les présents. A table, il parvenait même à rire.
 
Je sus qu'il eut encore plusieurs déboires et tracasseries de la part d'Yvette qui faisait de plus en plus fort dans le genre déléguée intouchable.
 
Puis je n'entendis plus parler de lui.
 
Un jour, au restaurant d'entreprise (la cantine avait été débaptisée), je disais à mon interlocuteur que j'avais besoin d'aller le voir pour qu'il m'aide à règler un petit problème de mise au point d'un circuit.
 
"Comment ? Vous ne savez pas ?...
- Mais quoi ?
- Il est mort, il y a deux mois, d'un cancer qui l'a emporté en quelques semaines...
- Un...
- Oui, du fumeur, lui qui s'était arrêté il y a dix ans.
- Mais... nous n'avons rien su...
- Son poste n'a pas été remplacé. Lorsque le service du personnel a eu le problème en main, ils ont jugé plus utile d'éclater ce labo en trois et de gagner ainsi un poste... A vrai dire... entre nous... personne n'aurait bien su pourquoi, si on l'avait remplacé...
 
De ce jour, je suis attentif aux heures qui passent. Je veille à ce que cette bête que j'ai essayé d'éviter ne vienne insensiblement ronger mes entrailles.
 
Et je fais tout, chaque jour, pour vivre d'abord ce qui me semble le plus important pour moi.
 
Je resterai mortel, comme chacun, mais la charge quotidienne s'en trouve allégée, et les êtres que j'aime et qui m'aiment me semblent plus proches.
6. COMMERCE
 

 
 
 
 
 
 
Il se levait le matin vers quatre heures et demi et descendait tout de suite au magasin pour réceptionner la livraison de nuit qui arrivait vers cinq heures.
 
Souvent il s'habillait directement, en oubliant de se laver, en se disant qu'il remonterait vers sept heures pour le faire. Mais il fallait qu'il ait beaucoup transpiré pour penser à prendre le temps d'aller sous la douche.
 
Sa femme se levait un peu plus tard, en même temps que ses deux filles qui allaient à l'école avec le car de ramassage. Cette petite ville de province était déjà assez étendue et l'école se trouvait à trois bons kilomètres. Aucune voisine n'avait réussi à mettre au point un système de partage pour conduire et aller chercher les enfants et c'était donc seulement depuis que la municipalité s'en chargeait que Madame Gougeard était débarassée de cette corvée. Sinon elle aurait pris son break et, à coups de volants brusques, elle aurait traversé en quelques instants les rues, les passages pour piétons et les feux.
 
Au magasin, les employés qui doublaient en nombre l'été, avaient souvent le sourire car le patron était un chic type.
 
Tout marchait bien. Il mettait la main à la pâte, et était le premier à se précipiter pour décharger les containers grillagés, mettre en place les têtes de gondole, charger de nourriture les grands étalages colorés. Il fallait aussi déballer les fruits avec précaution, et les disposer sur les portants inclinés, avec des décors de carton ou de plastique.
 
Bien entendu, de temps en temps, il battait Madame Gougeard, sa femme, sans trop savoir pourquoi. A la fois il la désirait sourdement sans pouvoir l'exprimer, à la fois elle l'énervait beaucoup et il aurait voulu la tuer. Mais il ne pouvait avoir trés longtemps ces pensées coupables, et trés vite il revenait à son pacifisme habituel. Il lui demandait pardon. Elle pleurait, puis s'occupait de lui.
 
C'est à çà qu'il pensait lorsqu'une grande femme brune entra. Elle avait pris un chariot dehors. Son air plutôt détaché, à cette heure matinale, avait quelque chose de tout à fait étonnant, mais Monsieur Gougeard ne s'aperçut tout d'abord de rien car la rangée lui cachait la cliente.
 
Au détour du grand meuble des surgelés, où se cotoyaient poissons, douceurs meringuées et pommes de terre frites, il la vit et eut envie de lui demander ce qu'elle cherchait. Elle s'approcha de lui, et il se dit qu'elle avait l'air sympathique, pas fier, certainement pas une bourgeoise comme il en vient pendant les beaux mois et les fins de semaines.
 
Puis il pensa, tout en rangeant, à la soirée d'hier. Sa belle-mère venait de leur prêter dix millions "anciens" pour participer à l'achat de l'appartement. Il en mettait le double. La vieille femme souhaitait, bien qu'elle ne le demande pas vraiment, mais quand même, être co-propriétaire avec sa fille et son gendre.
 
Payer sur vingt ans, cela ne coûterait pas plus chaque mois que ce qu'il payait aujourd'hui en pure perte. Il lui faudrait faire aussi dans cet appartement ancien quelques travaux pour y mettre le confort qu'il n'y avait pas pour l'instant. C'est-à-dire encore quelques millions. Son banquier l'aiderait à monter le dossier, en partie bidon, pour obtenir un prêt intéressant. Cà sera un peu difficile pendant deux ou trois ans, mais Catherine, sa femme, l'aiderait au magasin, comme toujours, en mettant les bouchées doubles. Bien sûr, il y avait les enfants qui commençaient à être grands.
 
Et puis il y avait sa belle-mère. Elle était maintenant à la maison.
 
Dans cette partie de la petite ville moderne, rien ne dépassait, à cause du Coefficient d'Occupation des Sols, avec quelques dérogations; même les arbres n'arrivaient plus à passer le chemin de béton, le rose et le gris. On marchait, à reculons, vers la préhistoire. Ici la maison de quartier, le lycée technique, un café sur une fausse place. Le soleil claque sur les tables et l'ombre des destins. Les jeunes passent, en vélo, avec leur sac, les femmes, ou ce qu'il en reste, se laissent tomber sur les chaises de plastique, elles ne regardent plus les hommes, elles cherchent la lumière, un peu de bronzage, complicité avec le soleil, une cigarette.
 
Une autre cliente s'était approchée des surgelés. Elle devait être prof, se dit-il. Petite femme brune, aux cheveux courts, décidée comme le sont souvent les femmes qui ont découvert récemment le travail. Coup d'oeil. Plainte. Petite mèche. C'est cela le racisme, ce besoin de classifier, le besoin de savoir "à qui on a affaire".
 
Il oublia la grande et la petite femme brune, pensa qu'il était l'heure d'aller voir son café calva, et sortit du magasin au moment où Madame Gougeard y entrait par la porte de derrière.
7. PERFECTION
 

 
Ineffable par définition.
 
Lorsqu'il regarda à côté du gros nuage, un cumulus de beau temps, il vit la mer, et le bleu-vert de la prairie lointaine, et le sable presque blanc, et les quelques animaux qui broutaient là, en attendant le soir.
 
Par la porte de son dessin imaginaire, on pouvait découvrir l'escalier qui menait à une grande salle où se trouvait une table ronde. Il y siégeait en face de lui-même, univers dans lequel les choses étaient multiples en regard de l'unité de l'Etre.
 
Le nuage s'écarta un peu et il put mieux voir ce qu'il y avait au sol D'un mouvement lent mais précis, il changea son point de vue, qui était toujours le même, mais qui lui permettait de confirmer à ses spectateurs qu'il avait de la réflexion, et de la raison aussi.
 
A la limite incessante du monde, le temps réconciliait les humains avec leur destin, mais point l'espace qu'ils cherchaient à vaincre.
 
Car nous avions enfin compris que l'humanité s'était fourvoyée tant qu'elle avait compté, mesuré et analysé, tant qu'elle avait vécu dans le quantitatif.
 
La seule question demeurait toujours : pourquoi ne l'avions-nous pas compris plus tôt ?
 
Pourquoi ne savions-nous pas ?
 
Trés longtemps, il est vrai que nous avions cru.
 
Enoncer "Dieu est mort", c'est dire que l'approche métaphysique est définitivement écartée de nos façons de penser. Le monde de la Logique est celui de la mort, celui de l'unité fatale, celui de l'unité forcée. Il n'y a pas d'Unité au sein de la création et du Multiple dans la mort.
 
Nous reconnaissons enfin, mais qui veut l'entendre, que la vie est jaillissement, désir jamais assouvi de combler le manque, sous des formes multiples et fleuries?
 
Depuis si longtemps que l'humanité entière n'avait vécu que de grains, de monnaie et d'or fallacieux, de poudre aux yeux, de marchands de sable et de divers endormeurs, qu'ils soient capitalistes libéraux ou capitalistes socialistes, ou capitalistes matérialistes.
 
Le verbe Avoir règne en maître sur toutes les contrées du monde, et rien ne peut ni vêtir, ni dévêtir nos consciences du moindre changement.
 
Quelques penseurs et autres essaistes ont bien tenté d'en dire quelque chose, et de combattre par des mots les montagnes gigantesques, bleuies et froides, tentaculaires et destructrices, fauteuses de guerres mondiales, destructions fomentées par les hommes pour reconstituer leurs stocks d'avoir.
 
Ceux qui parlaient de la vie des humains se retrouvaient immédiatement excommuniés.
 
Nous sommes déjà nombreux à tenter de le redire.
 
La réaction, trés simplement appuyée et financée par les possédants, tous les possédants, qu'ils soient gros ou petits, fait taire par tous les moyens, dans le monde entier, ceux qui veulent leur libre-arbitre.
 
Le conditionnement a été poussé trés loin, puisqu'il se fait avant le départ, chez le petit garçon et la petite fille. Nous sommes les véhicules, les supports et les transmetteurs de la Morale des placards remplis.
 
Personne n'y échappe, ni à l'Ouest, ni à l'Est. Parce que les avantages acquis sont le fléau principal, qui fait des possédants des êtres corrompus, sans respect des autres vivants, quels qu'ils soient.
 
L'Eglise, qu'elle soit de Rome ou d'ailleurs, le propage et le renforce. Elle est la première bourse morale du monde. Elle saltimbanque avec son haut-parleur, sa crécelle, dans une voiture blindée, et reçoit les échos des mondes de tous les Goulag.
 
Le pouvoir appartient aux possédés de leurs possessions, c'est-à-dire à des êtres qui ne s'appartiennent plus et qui voudraient qu'il en soit de même pour tous.
 
Chacun a fort à faire avec ses sentiments, ses penchants et autres ingrédients de sa personnalité. Il y a des milliers de manières de se perdre, comme dit le risque. Sur la scène, il y a des centaines de rôles, plus ou moins satisfaisants pour les engagés de la pièce. Nous tentons de prendre les meilleurs. Parfois nous vivons bien, quelques instants, parfois nous sommes presque morts.
 
Ainsi en va-t-il de la possession des êtres les uns par les autres qui est l'invention la plus scélérate de notre civilisation.
 
Et l'esclavage revêt des formes trés diverses et trés subtiles.
 
Les religions se sont affermies grâce à lui, puisqu'elles affirmaient que l'esprit appartient à l'individu et à Dieu qui l'a créé. Quand on est esclave, on l'est surtout et avant tout parce que votre esprit appartient à quelqu'un d'autre. C'est pourquoi cinquante esclaves ne se révoltaient pas devant un maître, fut-il seul et sans armes.
 
Nous disons : ni maîtres, ni dieux. Ce n'est pas la même affirmation que la formule connue.
 
Pas de modèles, de personnalités exceptionnelles, de conducteurs. Pas de trouble relation avec le père incestueux. Pas de formules, pas de ligne, pas de slogan.
 
Ils sont toujours au pluriel, ils se partagent le monde, ils se partagent l'information et le pouvoir de la parole.
 
Le peuple, élu roi par la démocratie qui l'abuse (mais comment pourrions-nous être autre chose que démocrate ?), ne peut savoir que c'est ce règne de l'Avoir qui ne peut se maintenir que par et grâce à la démocratie libérale.
 
J'ai dit la nécessité de laisser parler.
 
Cette femme qui ne parlait jamais d'elle avait perdu tout désir, et n'existait plus que dans un viol, désir du désir de l'autre. Elle ne pouvait plus aimer. Ce n'est pas elle qui disait oui ou non, mais l'autre qui possédait cette quantité chosifiée.
 
J'ai accompagné les écrivains devenus fous, Nietzsche, Reich, les pensées récupérées par les hit-parades, Marcuse, Sartre. J'ai esquivé les affirmations de l'inégalité, maurassiennes et nationalistes, je combats toutes les formes de racisme, de peine de mort, de possession d'un être par un autre.
 
Ainsi doit se transformer la civilisation toute entière. Il n'est pas possible que l'humanité vive trop longtemps dans son état actuel.

-------------------fin de la nouvelle 7--------------------------------------------------------------------

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Published by Gérard Delacour - dans Publicat GDelacour(c)
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