Mercredi 16 novembre 2005 3 16 /11 /2005 22:17

Croire et ne plus croire

 

 

 

 

L’Abbé Le Bouille était mon confesseur, il ressemblait à une petite forteresse campée sur ses pieds. A treize ans, j’étais plus grand que lui… Il faut dire aussi que le collège avait des murs hauts de plus de quatre mètres. Situé dans une lointaine région française, l’internat de mon adolescence avait sonné le glas de mon indépendance et de ma liberté de petit parisien heureux de pouvoir flâner sur le chemin entre le Lycée Condorcet et la maison.

 

 

 

Je m’étais donc retrouvé un dimanche soir, à la nuit tombée depuis longtemps, après un bien sinistre trajet en train qui sentait la bière et le bidasse, dans un dortoir de quatre-vingt lits où ronflaient la plupart des ouailles confiées par leur parents aux prêtres enseignants…

 

 

 

Mon confesseur habitait une petite chambre au dernier étage, sous les combles de cette immense bâtisse de style italianisant. Il me recevait régulièrement en fin de soirée, juste avant le dîner, car je ne manquais pas de remplir le « billet de confession » pour échapper à la fin de l’étude et à ses odeurs âcres de potaches mal lavés.

 

 

 

Ce soir-là, il me demanda si « j’avais la foi ?».

 

 

 

Je lui avais raconté qu’un « jeudi » 8 décembre quelques années[1] auparavant, le jour de la fête de l’Immaculée Conception, c’est-à-dire de la fête des enfants voués au bleu et au blanc de la Vierge Marie , mère de Jésus, j’avais eu la certitude de la voir et de l’entendre me parler. Elle se tenait devant le magnifique et imposant rideau blanc qui descendait du plus haut de la nef de l’église de la Trinité. J ’avais la foi, à n’en pas douter, moi qui jouais au prêtre avec les calices et bougeoirs en réduction que j’avais reçus en cadeau de ma mère.

 

 

 

Mais d’un coup, je me rendis compte que sa question était « masculine ». Elle s’adressait non pas à ma sensibilité de jeune garçon ému par la présence féminine et maternelle de Marie, mais à mon sentiment d’être un homme, à quelque chose comme de la maturité rationnelle de ne plus appartenir au monde des jupes des mères… C’est ce que je ressentis très précisément.

 

 

 

L’abbé Le Bouille était mon professeur de grec ancien. Nous l’adorions, car il était fantasque et plein d’humour sournois, ce qui le plaçait loin des enseignants laïcs ou confessionnels poussiéreux qui ânonnaient les autres cours. Je l’adorais car il était le seul adulte en qui je pouvais placer ma confiance. Ce que je voyais de son air frondeur, son âge bien supérieur au mien –avait-il cinquante ans ?- m’obligeaient au respect consentant, me permettaient d’avoir une vraie référence d’adulte vertueux et savant. Car il savait tout ce que je ne savais pas.

 

 

 

« As-tu la foi ? ». Sa question me glaça. J’eus l’air sans doute très ahuri. Il ne me laissa pas répondre : « Si tu crains Dieu, si tu ressens de la crainte pour Dieu, tu as la foi, c’est CA la foi en Dieu ! ».

 

 

 

J’étais effondré et joyeux en même temps. Effondré parce que je venais de prendre conscience en un éclair que ma référence religieuse vivante, ce petit curé rabougri et drolesque, ce petit prof de grec qui portait bien son nom car il avait une indéniable « petite bouille », ne croyait sans doute plus en rien, en rien du tout, et qu’il venait de me faire une énorme confidence ! Et joyeux parce ce que je découvrai dans ce même éclair, par ce soir d’hiver, que je n’avais plus la foi. Je me sentais libre.

 

 

 

Et je lui dis : « Mais je ne crains absolument pas Dieu, mon Père ». Il sourit, mais était-ce pour cette réponse ou pour avoir osé l’appeler « père » à une époque où cette expression moderne n’avait pas encore remplacé l’obligatoire « Monsieur l’Abbé » ? Il me donna l’absolution, en parlant tout bas comme d’habitude. Je n’y croyais déjà plus. Il était devant moi comme entièrement défroqué. Je le ressentais à la dérive, c’est moi qui servait d’appui à ses pratiques automatiques…

 

 

 

Lorsque je dis ma pénitence pleine de « Notre Père » et de « Je vous salue Marie », je pris la mesure de ce basculement fécond de toute ma vie. Mais en même temps que ce sentiment de bonheur libre, j’avais perdu toute référence, car j’avais perdu mon professeur, ma règle, ma famille, mon enfance, et ma religion. J’avais compris en même temps ma solitude et la relativité de tout savoir. J’avais un seul point d’appui qui n’était plus que moi.

 

 

 

Deux ans plus tard, on nous donna comme sujet de composition de trimestre : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ». L’abbé Le Bouille avait jeté définitivement en moi le trouble de la conscience humaine face à elle-même, ce n’était plus seulement en Dieu que je ne croyais plus, mais en tous mes professeurs et en tous mes parents.

 

                © Gérard Delacour

 


[1] Ou comment un souvenir permet de situer une date précise : le 8 décembre fut un jeudi en 1949, 1955 (j’avais 9 ans), 1960 (14 ans), 1966, 1977… C’était donc sans aucun doute le 8 décembre 1955.

Par Gérard Delacour
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