Vendredi 11 novembre 2005 5 11 /11 /2005 00:00

Succession 1

 

 

Accident. Je suis en insécurité. L’air n’est pas tranquille. Boite aux lettres et fenêtres sont mal fermées, ou bien vont être envahies par les ennuis sans fin. Le droit rôde. La parole est close, elle est morte, enallée avec le cercueil, redoublant d’enfermement, linceul, boite, fosse, dalle, caveau. La maison est vidée, même les crochets X n’y ont pas résisté.

 

 

Nous n’avons pas cessé de nous méconnaître. Les photos mentent sur la période, et l’histoire est illisible. Ce qu’il fallait dire n’a plus de voix. Le dernier convoi est parti. Nuage de points, papier glacé, blancheur solaire, sourires inextinguibles. L’air n’est pas tranquille.

 

 

J’ai tenté le bouche à bouche, j’y ai perdu le souffle, j’ai respiré trop tôt, j’ai manqué me noyer. J’ai donné la main à un corps-mort de paquebot, j’y ai laissé ma foi, j’ai appris le silence, j’ai connu le souterrain.

 

 

Les trains sont partis chacun de leur côté, et pourtant ils étaient proches. Tout en verre securit, tout en portes automatiques, tout plus coupant que des lames, rangés le long des rails, si proches à l’heure du baiser sur le front, nous, enfants des chambres noires.

 

 

Les notaires téléphonent et renseignent. Ecrivent. Ils passent comme des robes empesées, lourdes et sans bruit. L’air est déplacé, l’air n’est pas tranquille. Missives et choses se cachent. Chacun craint d’être désigné. Chacun calcule le temps pour passer du temps avant de répondre, les questions sont rares, tranchantes comme des sabres encore propres. Les objets s’éparpillent, les odeurs disparaissent, recouvertes par d’autres. Les camions emportent.

 

 

Je suis insécurité, ma peau vibre, je ne suis pas en paix. Personne au-dessus de moi, orphelin nouveau venu sur la terre humide et meuble, où poser le pied ? L’air n’est pas tranquille, j’ai à répondre de mon choix. Mon avis, consulté, noté, a force invisible sur les questions des autres. Ce sont des égoûts où se perdent les lettres d’amour, où l’encre sympathique ne dévoile que fadaises, passé reécrit d’un coup, autrement[1].

 

 

L’air n’est pas tranquille. Je n’y reconnais rien, récit passé, j’apprends la mort, papiers pliés, boites à chaussures, cartons durcis, cintres. Mort, anneau ouvert, lien des images, transmission vidée, succès du vide, plus personne devant moi.

 

 

                © Gérard Delacour

 

Saint-Lunaire, 11 février 2004.

 


[1] « Le passé est un pays étranger, les choses s’y font autrement ». En exergue au début du film « The Go-Between » de Joseph Losey.

Par Gérard Delacour
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