Vendredi 11 novembre 2005 5 11 /11 /2005 00:00

Mort Media

 

 

Mais à quel point de déni sommes-nous parvenus pour que la mort soit médico-psychologisée ainsi ? Rouler en SAMU dans la transfusion salie des accidents, dans la mer parsemée de débris, se rouler dans le détail des déversoirs médiatiques qui fabriquent l’épuration du spectateur.

 

 

Banal : un avion, mal entretenu, enrichissait bien ses propriétaires et faisaient vivre de pauvres navigants. Des touristes, ces bulles de savon déguisées, revenaient d’un déplacement en Egypte. Deux virages et 17 secondes après le décollage, le Boeing les entraîne brusquement au fond de la Mer Rouge , jusqu’au bord incliné d’une falaise sous marine. Seule trace active : un très faible signal parvient de la boite NOIRE.

 

 

Les fleurs, les ministres, les témoignages, puis la photo de Paris-Match, sont les éléments obligatoires de ce commerce de détail. La recette est la même qu’à l’événement précédent, la minutie recouvre le « sérieux », la parole politicienne recouvre les élections proches, le théâtre occulte la perversité et le tout coûte, s’achète, se vend, se dit, se montre et se remontre en une mise en névrose répétitive, comme il se doit.

 

 

La mort publique de quelques villégiaturés n’est pas celle d’un africain malade, ou d’un soldat victime d’une erreur de tir, ou encore d’un prisonnier désespéré. Cette mise en scène me concerne bien car elle concerne l’absurdité de la vie telle que présentée par notre civilisation.

 

 

Tout y est : la victime innocente, chacun de nous, en état de grâce de retour de vacances, le soleil du pays des pharaons, au bord d’une mer mythique qui baigne la terre ancestrale, l’eau chaude et mystérieusement profonde, vertigineuse, la technique vieillissante et ennemie jouée par l’avion cercueil, le vendeur de rêves, ambassade « fram »çaise qui promeut chacun en VIP du maillot égypto-cultureux, l’attente de l’arrivée définitivement retardée à l’aéroport de Paris émiettée par le journaliste –ah ! l’article du journal Le Monde[1]--, le ministre des affaires « étranges », mais en fait bien ordinaires, qui vient en croque-mort nous assurer de ses condoléances aux familles –sauf pour la famille de 7 personnes qui est toute entière au fond de l’eau--, paré de sa dignité feinte qui devrait le servir un jour d’urnes prochain, le bureaucrate directeur de l’aviation civile (pas de faits de guerre ici, des faits divers de la mort commune) empêtré dans ses accords internationaux et à mille mille des boulons manquants, des fausses « pièces d’origine » asiatiques et des mécaniques défectueuses.

 

 

La recette est parfaite : il y a la vie et la mort, l’innocence, les sciences et techniques, le destin, la politique, les médecins et psychologues pour les vivants. Donc nous sommes bien vivants, puisque nous assistons au spectacle vécu par d’autres, morts, et ainsi en boucle jusqu’à la prochaine occasion.

 

 

Ici une passerelle qui menait au plus grand paquebot jamais construit –entendez un embarquement pour Cythère--, là un charter –entendez une barque vers les enfers-- .

 

 

Obsession de cette civilisation face à son incapacité à penser la Mort et la fatalité du Survenu.

 

 

Manque de discours sur l’acceptation de la Condition de l’Homme.

 

 

Marchandisation journalistique, mortifaire pour la Démocratie.

 

 

Mais la contemporaine jouissance, ici encore, provoquée par ces scènes de victimisation expiatoire, interdit absolument qu’il en soit débattu. C’est sur cette perversité là –cette catégorie de plaisir non analysé-- qu’il faut discourir afin d’atteindre à une meilleure maîtrise de Soi devant l’Incontournable.

 

                © Gérard Delacour

 

 

Paris, 6 janvier 2004.

 

 



[1]  Le Monde du 6 janvier 2003, p.11-12 « Le crash du vol FSH 604 », « La détresse des familles et l’embarras des officiels dans le hall T3 de l’aéroport Charles-de-Gaulle » : « « delayed », retardé, dit longtemps le panneau dans le langage de l’aéroport… ». Et un lapsus calami se glisse à la colonne suivante : « les arrivants… sont invités à se présenter… » pour les « attendants du vol… ». Tous les détails vécus, nous sommes aussi des « attendants » d’un spectacle que nous ne verrons pas.

Par Gérard Delacour
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