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Mercredi 16 juillet 2008 3 16 /07 /2008 01:45


Le 14 Juillet 2009, nous serons à 220 ans de la prise de la Bastille.
Symbole de la forteresse à détruire, paradoxe d'une humanité qui abat ce qui l'empêche de se construire.
Masse et Puissance sont à l'oeuvre dans de tels moments. Et il ne s'agit pas du tout des forces armées, bien entendu.
Alors, en attendant, nous nous sommes promenés non loin de chez nous, dans une belle rue pavoisée...
Et en fermant les yeux sur le tableau de Monet, nous avons pu voir, et aussi entendre.





Monet, la Rue Montorgueil






















Elias Canetti : Masse et Puissance (1960)
15 Juillet 1927...

Par Gérard Delacour
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Dimanche 25 mai 2008 7 25 /05 /2008 19:39

Le soir du 20 juillet 1969, j'étais dans une petite maison de la "campagne à Paris", sur cette collinette créée par toute la terre extraite du sous-sol, lors du creusement de la ligne de métro de la Porte de Bagnolet. Bien installé dans le canapé du salon au papier-peint couvert de grandes fleurs ouvertes et improbables.
La télé trônait depuis son arrivée, dans l'angle près de la porte-fenêtre. J'étais locataire sous les combles, et je fus invité par mes hôtes à regarder les images diffusées par la NASA.
Premier alunissage

Ce soir, dimanche 25 mai 2008, je tente l'entrée de l'auditorium de la Cité des Sciences à la Villette, vers minuit, car Phoenix est attendu sur MARS.
Beauté du voyage en séquence virtuelle:
Phoenix vers MARS
(Splendide en haute définition, aux manettes)

Phoenix vers MARS
(Idem pour PC pas rapide)


Une autre animation virtuelle, depuis le lancement de Phoenix jusqu'à l'extraction des échantillons de matière sur MARS.
C'est beau, terrifiant, vide, total, tout petit, tout à fait incertain, avec des bruits de meccano et de petits robots, un clignement d'oeil vers une Humanité qui va quitter la Terre.



Pour compléter l'information historique et technique:
Site officiel Université d'Arizona et NASA

Et voici les premières photos du sol de MARS prises par Phoenix:





 
Par Gérard Delacour
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Mardi 20 mai 2008 2 20 /05 /2008 22:17
"La rue était accueillante, la société s'acceptait enfin dans son délire et ses jaillissements spontanés de désir d’être chacun soi-même.
C’était donc impossible."

extrait de SYZYGY (1960-1969) :
SYZYGY - 50 aphorismes (1960-1969)


 
Par Gérard Delacour
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Lundi 19 mai 2008 1 19 /05 /2008 16:05


Enfin la Vérité sur la création :
Par Gérard Delacour
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Vendredi 18 avril 2008 5 18 /04 /2008 09:42
DESPROGES peut bien avoir un site
http://www.desproges.fr/

DESPROGES peut bien faire des émissions sur France-Inter
http://www.radiofrance.fr/franceinter/ev/fiche.php?ev_id=383


C'est vrai qu'on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde
C'est pas grave, parce que je vous enterrerai tous!

(Et n'oubliez surtout pas que c'est DESPROGES qui écrit les discours de Guaino:
 "Karl Marx était pas con, sinon il aurait jamais écrit Mein Kampf!")
Par Gérard Delacour
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Vendredi 14 mars 2008 5 14 /03 /2008 10:56

Sa mort, c'est la nôtre, bien entendu.
Sa parole, c'est ce que je m'en dis, avec cette distance infinie de n'y être pas moi-même, pas encore, pas en corps.
Mais j'y pense, comme tout humain y pense, ici ou là.
Voici quelques éléments de compréhension de la situation de Chantal Sébire qui semble exemplaire.
J'y ajoute un lien vers l'Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité, dont je suis membre.


(Extrait de NObs.com du 13.03.2008)
Chantal Sébire, atteinte d'une tumeur évolutive et incurable qui la défigure, a demandé l'euthanasie en justice. Interrogée à ce sujet, la garde des Sceaux, Rachida Dati, s'est prononcée contre une légalisation de l'euthanasie.

Ecouter le témoignage de Chantal Sébire

 

Ecouter la réaction de Rachida Dati

Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité
http://www.admd.net/

La position de l'ADMD à propos de Chantal Sébire
http://www.admd.net/actualite/actualite.htm

Par Gérard Delacour
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Lundi 10 mars 2008 1 10 /03 /2008 22:45


Alerte à Babylone, le film de Jean Druon
4mn d'extrait du film où Claude Bourguignon parle


Produit et diffusé par "Voir et Agir". Vous pouvez leur commander le film
http://voiretagir.org/spip.php?article27 
En savoir plus sur le film
http://deconstruire.babylone.over-blog.org/article-5965674.html 
Le catalogue du producteur
http://voiretagir.org/IMG/pdf/catalogue.pdf


Le site de Claude Bourguignon, agronome indépendant
http://www.lams-21.com/ 


Association pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne
http://alliancepec.free.fr/Webamap/
Se documenter sur les AMAP

http://alliancepec.free.fr/Webamap/trouveramap.php

Source des informations : merci à J.Claude Liebermann

Par Gérard Delacour
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Mardi 19 février 2008 2 19 /02 /2008 17:37

Pour éclairer les différentes interprétations entendues de droite et de gauche, voici les propos exacts du Ministre de l'Education Nationale, Xavier DARCOS (Conférence de presse, jeudi 14 février) : 

"La Shoah est au programme de l'école primaire de même que les questions de racisme et de xénophobie". Evoquant une "idée qu'on peut trouver bonne ou mauvaise", il a expliqué qu'il s'agissait de "créer une relation identitaire entre un enfant d'aujourd'hui et un enfant du même âge, qui, lui, a été enlevé puis gazé".
Les élèves de CM2 feront "une petite enquête sur la famille, le milieu, les circonstances dans lesquelles l'enfant a disparu". "Cette relation personnelle, affective pourra ensuite permettre de construire un travail pédagogique".

 Mon opinion :

1) La question de la "relation identitaire" est complexe et fait l'objet de travaux savants qui ont sans doute à voir avec le politique, mais qui n'appartiennent pas au champ de la politique. Il faut beaucoup travailler pour se permettre d'utiliser -avec modestie- les concepts pour théoriser l'identité intersubjective.

 2) De quoi est composé un programme d'Histoire qui comportera "une petite enquête" (??) sur... "les circonstances dans lesquelles l'enfant a disparu" (?!). Avec quels moyens? quels documents? quelles méthodes? jusqu'où?

Je porte, depuis ma naissance, la mémoire de la déportation et de l'assassinat en quelques heures de mes grands-parents. Puis-je enquêter sur les deux gendarmes français (lesquels?) qui sont venus les chercher dans leur maison de l'Yonne, après qu'ils aient été dénoncés par quelqu'un (qui?!) du village? Allons-nous "enquêter" pour retrouver les coupables? Pardon!... pour retrouver les descendants des coupables qui devraient aussi "porter" cette mémoire?! Car l'enquête, alors, n'a pas de limites assignables, puisqu'il s'agit d'une mémoire affective. La notion de vengeance apparaît directement au bout de la proposition qui est faite. J'y suis, bien entendu, absolument opposé, après des années de réflexion. Mais à 10 ans?!

 3) Dans l'édition de Mein Kampf de 1934, Hitler ne parle pas seulement de la solution finale pour "les juifs et les marxistes", mais pour tout un ensemble d'êtres humains accusés de faire le malheur de l'humanité supérieure. La solution finale, c'est pour obtenir le "dé-métissage". C'est pourquoi Himmler, craignant que le génocide soit trop clair puisque tout était écrit, a imposé une version expurgée de Mein Kampf jusqu'en 1939 -ce dont parle dans ses mémoires Sir Horace Rumbold, ambassadeur britannique à Berlin en 1928, qui assistait à des dîners et a consigné les conversations avec Hitler-.

Mais ce qui est fondamental, c'est de comprendre que l'hostilité d'Hitler aux Juifs était raciale et non religieuse. Les Juifs sont pour les nazis "des parasites d'une race étrangère" et il faut purifier le sang allemand de cette "contamination".

Et aujourd'hui, s'il s'agit de Shoah, c'est comme archétype du crime contre l'Humanité.

En oubliant aujourd'hui de le rappeler, et en intervenant publiquement au CRIF, juste après ses prises de position sur la participation de la religion à l'équilibre social, le Président de la République et ses conseillers commettent un amalgame terrible entre racisme et combat des religions. Beaucoup de commentaires tombent dans le piège (par exemple Simone Veil) et parlent de "juifs" par rapport à "catholiques", "musulmans" etc.

Enfin, il faut se demander à quoi peut servir cette erreur cynique, dans le contexte géopolitique actuel de la Méditerranée.

 4) Que peut-il se passer dans la tête d'un enfant vivant aujourd'hui, qui est comparé avec un autre "du MEME âge" "QUI, LUI, a été..." etc.?! Et là, tout est possible sur le curseur de la folie, depuis la plus terrible culpabilité de vivre alors que l'autre est mort assassiné, en passant par l'indifférence, jusqu'à la reproduction de la haine et l'incitation à continuer à haïr.

Je m'explique : lorsque j'avais quatorze ans, j'ai entendu ceci de la part d'un autre enfant de ma classe : "Mais ce nom là (nom juif), c'est un nom à finir dans les fours crématoires!" suivi d'un grand rire. Il y a des parents qui sont d'accord, encore aujourd'hui, avec cela.

 5) Le passage de l'identification affective, en l'occurrence très "chargée", à un travail pédagogique est indiquée dans le mauvais sens. En effet, la recherche pédagogique, que le Ministre confond apparemment avec le travail didactique, se fait AVANT d'analyser ses résultats avec les élèves. On ne construit pas une pédagogie avec ni en fonction des réactions d'enfants de 10 ans!

La construction didactique est la dévolution, par l'enseignant à l'élève, d'une situation programmée -et non à construire à partir de son Moi souffrant- où cet élève va découvrir les connaissances à acquérir. L'enseignant vient en appui, en fonction des circonstances, en ajustant ses interventions (aides, exercices, conseils, questions, savoirs...) à ce dont a besoin l'élève. Il s'agit d'un travail raisonné où le sentiment ne sert jamais de théorème! Et où la construction du Moi se fait sur des fondations référentielles et non pas à partir du ressenti intime de l'enfant, bien difficile, voire impossible, à connaître!

Il y a certes du sentiment dans la relation pédagogique, c'est entre l'enseignant et l'élève, dans l'estime et la reconnaissance réciproque qui soutiennent l'acquisition des savoirs.

Et si les connaissances acquises provoquent bien naturellement des réactions affectives, on ne peut pas les déclarer comme fondatrices des savoirs à acquérir dans l'apprentissage. Ce qui est fondateur (les fondations), c'est le travail spirituel (l'élévation de l'esprit et du développement de la raison) dans la laïcité (la connaissance et le respect de toutes les opinions tolérantes), travail qui se fait à l'école de la République (régime politique qui est la garantie de cette démocratie).

 

Quelques références complémentaires : 

J'ai choisi parmi des dizaines, le site de LCI.FR, pour ses relations directes avec TF1.

Intervention de Xavier Darcos sur LCI:

"Religion : Darcos : "Un travail d'Histoire, pas seulement de mémoire"

http://tf1.lci.fr/infos/france/societe/0,,3712024,00-darcos-.html

 Article site LCI

"L'intuition" de Sarkozy mise en place dès septembre.

http://tf1.lci.fr/infos/france/societe/0,,3716270,00-shoah-intuition-sarkozy-mise-place-septembre-.html

"Nous allons proposer une démarche pédagogique pour répondre à l'intuition du président de la République", a précisé le ministre de l'Education. "L'objectif de la démarche semble devoir primer sur les modalités de la mise en oeuvre"

 

Article site LCI

Le réquisitoire de Simone Veil

http://tf1.lci.fr/infos/france/societe/0,,3715434,00-requisitoire-simone-veil-.html

 

Lire en bibliothèque Mein Kampf en français, édition complète, Nouvelles Editions Latines (1934), avec cet envoi du Maréchal Lyautey: "Tout français doit lire ce livre" (p.7)

 

Et pour finir cette lettre en bon français (chrétien?), je plains davantage les cyniques au pouvoir que je ne les combats. Cela me donne envie de citer Emil Michel Cioran:

"Le cynisme de l'extrême solitude est un calvaire qu'atténue l'insolence."

 

Gérard Delacour

 

Navire Saint Nicolas, 19 février 2008.

Par Gérard Delacour
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Lundi 7 janvier 2008 1 07 /01 /2008 18:54


undefined
Bonjour,
Mon hébergeur a fait évoluer la technique des blogs.
Si l'on clique sur chaque article listé notamment à gauche, la lecture est malcommode.
Je vais tenter de remédier à cela.
Pour consulter et lire confortablement, il vaut mieux rester sur cette première page d'accueil (toujours accessible par www.gerarddelacour.com) et faire défiler vers le bas.
Les textes se trouvent par séries au centre de la page, dans un format acceptable.
D'autres textes sont accessibles en cliquant sur les chiffres tout en haut.
Vos commentaires sont toujours bienvenus.


Par Gérard Delacour
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Lundi 7 janvier 2008 1 07 /01 /2008 12:48
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1990
 
Que reste-t-il? L’impossibilité d’agir.
La rage vient au cœur, qui peuple les couloirs de la prison, pauvre désolation d'un gâchis, d'une spoliation, d'un enfermement criminel, presque au bord du silence total, de la paralysie, presque totalement détruit de l'intérieur, enveloppes vidées, petites consolations sentimentales, remplissage du temps par l'inutile, ce trop-plein d'occupations, résistance passive du mur invisible, défaut de violence qui, de toutes manières qu'elle soit employée, casserait tout sans rien convaincre.
 
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1991
 
Elle disait les détails de sa noyade, comment elle était passée le long de la péniche, dans l’eau noire de la nuit, jusqu’au barrage.
Nous décidâmes de l’écouter. Elle sortit de l’HP[1] avec nous. Nous l’avons revue toutes les semaines pendant des mois. A chaque fois, l’histoire reprenait, à partir de l’eau noire de la péniche, longue coulée du jour du suicide dans la Marne… et puis la suite, une vie de subsides, avec des enfants, pas d’homme, la banlieue des assistées.
Lorsque je demandai au médecin-chef ce qu’il pensait de notre travail: (Avec un ton vague et sans trop me regarder) :
« C’est bien, c’est bien… ».
(Un temps, puis avec des mimiques d’impuissance) :
« C’est de la poésie, tout ça… ».
 
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1992
 
Un diner de cadres employés par une grande entreprise de l’Etat. Ils jouent à se chamailler et à se faire peur. Mais ils sont comme les prêtres romains: ils savent que rien ne les menace, et que rien ne vaut la peine véritablement d’être défendu.
“Lorsque des enveloppes passent, tu sais… même le plus honnête… même le plus honnête!…”
 
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1993
 
Jeune entrant. Tiré aux cartes, sodomisé à la prochaine récréation.
Un ministre dit qu'avec le sida dans les prisons, il n'est pas utile de rétablir la peine de mort en France.
 
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1994
 
L’étrange étrangeté, celle qui mène de Belt Parkway à La Guardia, de nuit sous le Mid Tunnel. Vous allez ensuite uptown dans la 3éme bien encombrée, à la rencontre de ces petits endroits qui vous appartiennent, où vous vivez plus doucement ailleurs que n’importe où, où vous êtes étranger chez vous, où les chants lointains du monde d’à côté vous parviennent comme une nuit de Noël à l’extérieur, derrière une vitre embuée.
L’étrangeté, qui sont ces gens jetés hors d’eux-mêmes pour n’avoir pas su enfiler une peau sociale correcte? L’étrangeté, pour n’être pas né là où l’information était la meilleure, pour être né à côté, mais pas au milieu de la chorale, pour être davantage en dehors que dans le courant, pour avoir voulu comprendre ce qui ne nécessite aucun commentaire, pour être toujours - perversité, hystérie - ailleurs que là où ce serait bon.
La petite montée achromatique nous acrobate la pensée asymptotique. Parallèles, tables de restaurant ou wagons du métro: la distance pour rencontrer l’autre est infinie (les carambolages ne donnent souvent rien de bon). ce n’est pas la voiture de police ni les pompiers qui font du bruit, mais la résonnance de l’air entre les tours, où les vibrations assourdissantes rebondissent sur les vitres plaquées de lumière solaire.
Que faire dans Central Park la nuit? Avoir loué malgrè soi un tux[2] et traîner au bout d’une ficelle des billets de 100 dollars jusqu’à ce qu’on vous assomme. Tout cela parce que vous avez appris le “british english” et qu’aux USA, on ne dit pas “smoking”.
L’Océan Atlantique joue le rôle d’un miroir qui renvoie, suivant l’éclairage, l’image de la vieille Europe ou celle du Nouveau Monde. Il est la limite franchissable entre l’histoire des renoncements et le renoncement au passé.
 
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1995
 
Il n’y avait de visible que sa surface. Cette limite lisse vous donnait l’apaisement, car son être vivait par temps calme.
Lorsque vous partiez, une toute petite faille ouvrait la porte à l’intérieur. Juste un baiser pour vous signifier le désarroi.
Lorsque vous étiez ailleurs, sa voix vous disait son amour.
Il n’y avait de visible que sa surface dont tous pensaient qu’elle était fondée sur les plus belles fondations. Son être vivait sur terrain solide.
Lorsque vous questionniez, aucune réponse ne venait car inutile.
A la limite de chaque vie se maintient la limite, la peau des rencontres.
 
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1996
 
« Intolérance, manichéisme, manque de modestie, manque de souplesse et manque de diplomatie sont les marques d’un défaut de charité élémentaire” murmurent les suppôts institutionnels.
 « Tiédeur, demi-teintes, centrisme, tolérance, nouvelle laïcité et respect de la forme sont les supports de l’hypocrisie » crient les ennemis du brouillard tiéde.
 
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1997
 
S’acharner à détruire, cette sorte de jouissance perverse que l’Occident partage à grande échelle.
On verra un jour que les religions y ont toutes joué le rôle de la cause, du moins les monothéistes. Ce désir morbide de l’Unique, Fiancé des bonnes sœurs comme Père des enfants de cette sinistre analysette transactionnelle, Fils des mères éplorées, Amant des putes agenouillées, Dieu des taureaux devenus bœufs de la crêche, ce désir de Mort, armoiries ensanglantées d’un arbre élu, tirade treblinkienne du sacrifice à la “race des vrais dieux”, ce désir de ne plus jouir que contre la vie, veut tuer le multiple foisonnement de nos êtres.
Mais regardez bien comme les prêtres politiques de cette jouissance s’expriment à mots feutrés et ronds.
Nous aurions tant aimé qu’on nous laissât tranquilles, nous qui jouissons de la vie, foisonnante et incompréhensible, apparemment absurde.
Nous qui tolérons, qui supportons de n’y rien comprendre et qui pensons que l’ignorance de notre destin est à lire comme un des moteurs de ce désir de vivre. Et certainement pas de tuer ce désir par des réponses totalitaires.
Ainsi l’acharnement à détruire qui planque sous le voile de l’Amour d’un Dieu unique et qui, de temps en temps, sort avec ses couteaux et ses chambres à gaz, ou plus simplement avec ses tortures propres de tous les jours, cet acharnement n’est que le signe funeste de sa propre ignorance du désarroi et de la peur.
La barbarie est de croire qu’en tuant, on tue la mort puisqu’on en est scéniquement l’acteur. Pauvre hère de la méconnaissance de soi, c’est cette peur de l’inconnu alliée à la certitude que cet inconnu est indépassable qui est la mère de Dieu.
 
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1998
 
Les prolongements informatisés de l’esprit préfigurent une dématérialisation des déplacements physiques.
Cette technique générale qui passe actuellement par la numérisation binaire évoluera vers des systèmes d’engrangement des savoirs et surtout des méthodes de reproduction qui les accompagnent. Ils seront distingués de leurs supports cellulaires, c’est-à-dire de ce qui est visible comme corps humain.
L’expansion de l’Homme dans l’univers se fera par génèration de ces engrangements dans un autre espace-temps que son origine.
La transmission se fera par la dématérialisation numérique, elle-même imputrescible. Le programme fera naître automatiquement des êtres lorsque le support d’expédition (station spatiale) aura atteint l’éloignement temporel choisi. Ce laboratoire automatique de vie créera des corps neufs et réincarnera les pensées.
Nous ne savons pas aujourd’hui comment cela se pourra, mais plusieurs idées sont inadéquates et dérangeantes: l’idée de ne pas peupler l’univers, l’idée de ne pas aller ailleurs qu’ici et maintenant, l’idée d’être ce prisonnier “cellulaire” d’un corps terrestre.
Rêvons encore un peu: peut-être même que cette dématérialisation ne nécessitera pas une rematérialisation sous forme de corps vivant comme celui que j’ai aujourd’hui. La machine et le vivant ne pourraient faire qu’un, ce serait une matière enfin informée, vraiment mise en forme par la pensée, vieux rêve philosophique… La disparition de la génération naturelle au profit de la génération manipulée est aussi une tendance bien amorcée.
Il ne vient à l’idée de personne qu’un tracteur est méchant ou qu’un avion est une créature du diable. Pourquoi n’en serait-il pas de même d’un nouveau support corporel pour la pensée ?
 
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1999
 
 « Le seul problème… » dit-il, « c’est la population éduquée. Lorsque les gens ne sont pas éduqués, ils ne savent pas ce dont ils peuvent avoir besoin, ils se contentent de ce qu’ils ont, ils ne posent pas de questions, ils n’ont pas besoin de changer leur condition. C’est vraiment le seul problème, les gens éduqués, c’est un énorme problème, d’avoir formé des gens ».
Il est presque sept heures du matin et j’écoute de toutes mes oreilles, au seuil du siècle, ce chauffeur de taxi, cet homme venu de là où religion et pouvoir politique sont uns.
 
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an 2000
 
“Oui, sur tous les sujets, Madame, je peux vous séduire sur tous les sujets. Je n’ai pas appris. Simplement, je réfléchis, moi et je collectionne les opinions. Il faut en avoir une sur le maximum de choses. Et accumuler ce savoir.
Bientôt je serai en mesure de mettre toutes les fiches que mes ancêtres ont écrites ainsi que tous mes fichiers dans le microscoprocesseur[3] que je viens de me faire implanter. Je suis déjà un peu vieux pour ça, mais je ne crains rien; mon indice de jeunesse d’esprit est limite mais je suis en dessous de la barre, je suis passé.
Quand on pense que le record a été battu par cette fille qui a réussi à se faire implanter plus de trente-six microscopros! Elle bat les bases de données les plus étendues puisqu’elle possède tous les protocoles de branchement aux réseaux téléports les plus récents.
Même pas mal à la tête! Et son dernier bébé a reçu des cultures de neurones fécondés par les microscopros. Cet enfant sera sans doute affecté à la surveillance pédagogique d’au moins soixante millions d’apprenants! Son clône devra être affecté à sa sécurité, ce qui est dommage car autrement cela ferait soixante millions autres formés.
La sécurité publique est finallement le seul problème que nous n’ayons pas pu résoudre par la technologie. L’être humain n’est pas encore assez éduqué.
Nothing to fear !”
 
 
 
 
New-York, Merry-la-Vallée, 1996.
Table des matières en forme d’extraits.
de 1950 à 1964
Ce poids qu’un jour vous jetez par dessus bord est celui du désir fou de cet être par qui vous devriez apprendre l’amour et qui ne cherche qu’à vous apprendre qu’il vous faudrait mieux n’être plus.
 
de 1965 à 1977
Elles étaient de ces femmes esclaves qui n’avaient pas encore compris qu’en trompant leur mari, elles touchaient à la seule liberté qui leur était accordée: être maîtresse du temps si long qu’il faut pour approcher un seul homme.
 
de 1978 à 1996
Les ruines des édifices passés attirent ceux qui le plus souvent n’ont pas achevé de construire, comme pour se masquer à eux-mêmes qu’ils n’ont pas réussi, comme si la réalité démolie pouvait prendre la place de ce qui n’a jamais existé.
 
de 1997 à l’an 2000 et plus…
Ainsi l’acharnement à détruire qui planque sous le voile de l’Amour d’un Dieu unique et qui, de temps en temps, sort avec ses couteaux et ses chambres à gaz, ou plus simplement avec ses tortures propres de tous les jours, cet acharnement n’est que le signe funeste de sa propre ignorance du désarroi et de la peur.
La barbarie est de croire qu’en tuant, on tue la mort puisqu’on en est scéniquement l’acteur. Pauvre hère de la méconnaissance de soi, c’est cette peur de l’inconnu alliée à la certitude que cet inconnu est indépassable qui est la mère de Dieu.
 


[1] Hôpital Psychiatrique.
[2] Smoking
[3] Ordinateur inventé l’année prochaine. Appelé aussi microscopro.
Par Gérard Delacour
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Lundi 7 janvier 2008 1 07 /01 /2008 12:47
_____
1980
 
Un autre jour, plus ancien… Agé, sage? Souvent saccagé? Je veux dire éperdu de voir le temps filer sans qu'il ne se passe rien de plus que la veille.
Alors il parle, parle trop, il peut parler puisqu'il est le plus âgé. Il ralentit le flux de sa parole comme pour donner plus de poids à ce qui sort de sa bouche. Parfois même, et il le sait trop bien, il répète, comme s’il n’avait encore rien dit, et il est prêt à subir l’affront d’entendre “qu’il l’a déjà dit”, mais il prolonge un tout petit peu encore, il retarde le moment où il sera de nouveau seul, sans personne à qui parler.
Que cela demande aux hommes tant de temps d’échanger, au lieu de communiquer dans l’instant comme ces deux fourmis qui se croisent sur le chemin de la subsistance, doit être au fondement de notre structure, vital, définitivement constitutif. Il est donc simple de comprendre ce qui est bon ou non dans les nouvelles technologies de la communication.
 
 
_____
1981
 
Avoir la force c’est aussi garder le désir de parler au futur.
Il était une fois cette femme qui avait tout bâti sur son mari, rien que de bien ordinaire et plutôt banal. La voici privée de son appartement, de ses commerçants, de son argent quotidien.
Elle vit à la campagne, trop loin de la ville, en dehors de toute communauté. Elle ne peut jamais rester seule. Il l’emmène avec lui partout, elle attend sur les parkings des entreprises de ses clients, elle dort dans les hôtels de ses déplacements.
Comme elle n’a plus de forces, elle passe le peu d’énergie qui lui reste à se plaindre de tout, de tout ce qu’elle n’a plus.
 
_____
1982
 
Le jeu pervers se voudrait plus fort que la vie, comme le diable.
- “Tu ne sais plus compter jusqu’à neuf?”
- “?…”
- “Pas un pas de plus sur le bord!”
 
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1983
 
Irréconciliables. Ainsi ils avancent dans la vie. Peu à peu se resserre la certitude de ne pas aller ensemble puisque rien ne se fait ensemble. C’est tout au début qu’ils se connaissaient le mieux, maintenant ils ne savent plus qui est l’autre. Trop brouillé, trop brouillés.
 
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1984
 
Histoire de l'infirmière qui assiste au suicide de son mari, au pistolet. Chômeur de 43 ans, vendeur de voitures qui a perdu sa place. Il ne supportait pas qu'elle soit seule à rapporter des sous à la maison. Cinq ans après, son fils de 20 ans se tue dans un accident d'auto. Il reste la mère, elle, et la fille de 24 ans, éperdue.
Elle a un ami et cherche à vendre sa maison, celle que son mari a pratiquement construite de ses mains et où il s'est donné la mort. Dans le mur et le plafond de la cuisine: encore quelques impacts du drame. Elle les voit tous les jours.
Elle veut une maison au bord de la mer, pour respirer l'air du large. Les bateaux aussi ont parfois leur voile au grand largue, quand le vent vient par l’arrière.
 
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1985
 
Ce sublime moment où toutes les possibilités, celles que vous attendez depuis si longtemps, semblent s'ouvrir à vous… Vous êtes dans le bonheur, ce mot idiot qui vous replace souvent tant d'années en arrière, que ces années aient réellement existées ou qu'elles aient été en permanence quelque part dans votre petite tête, comme un espoir qui ne vient pas, comme un nuage blanc qui flotte quelque part et que vous savez ne pouvoir saisir.
Jusque là, si peu nombreux étaient ceux qui pouvaient comprendre que vous répétiez: “Je ne souhaite que d’être heureuse un jour”. Votre médecin avait conclu que vous étiez dépressive.
Ainsi commence ce temps où les choix sont à vous, où vous savez que ce que vous faites est à vous, est de vous, est pour vous; c'est seulement alors que vous pouvez vous tourner vers les autres, l'humanité vous est vraiment accessible.
Tant que ce temps n'est pas arrivé, votre amour des autres n'est qu'un simulacre.
 
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1986
 
Les enfants. Etre au désespoir de n’en point avoir.
Ou être heureux de n’être pas parent.
Ou être désespéré de son indisponibilité à les connaître.
Et mettre au monde la petite tête qui fraye son chemin hors du corps de la femme aîmée. Adopter ce bébé inconnu puis le mettre patiemment, de loin en loin, au monde.
 
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1987
 
Il rentre du yoga.
De l’assouplissement… Posture sur la tête…
Soixante douze mille points de prâna… L’énergie vitale.
Tout ce qu’il ne fait pas! Et le moyen d’être quand même en paix. Il est vrai que pour supporter tout cela, y compris le club, il y a les petites fumettes.
 
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1988
 
Le monde est trop plein d'histoires, toutes plus vaillantes les unes que les autres, non ? !
Histoire de ces gens qui campent sur l'esplanade du Château de Vincennes.
Ne vaut-il pas mieux, abbé, partir en retraite dans le désert accompagné de quarante photographes?
Histoire de quelques jours des africains sans papiers, couchés dans l’église.
Quelle intégration? Quels étrangers? Quelle immigration? Trop d’histoires ! Et ces medias, ces journalistes, qui exagèrent toujours tout !
Ah ! Je me sens bien.
 
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1989
 
Désespoir, quelqu'un qui s'effondre, qui pleure, pas français.
Interpellé, sa femme à prévenir, son métier perdu, agir vite, incarcéré “pour la première fois”.
Mutisme complet, entretien d'entrant[1], rien à en tirer, état-civil déroulé, démence sénile? Né en 1914! Cà me gonflait qu'il soit là, en prison, pas normal qu'il soit incarcéré, demande de transfert…
Ca va prendre trois ou quatre mois, ça sera trop tard!
 


[1] Nouvellement entré à la prison
Par Gérard Delacour
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Lundi 7 janvier 2008 1 07 /01 /2008 12:46
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1970
 
Les chambres d’hôtel inspirent toujours les voyageurs seuls.
Le vide de ces lieux inconnus, où vous êtes inconnu, où personne ne sait que vous êtes ni où vous êtes. Vous avez disparu, juste une petite case vous contient. Il ne serait pas question que la porte s’ouvrît.
 
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1971
 
Délirer.
Qui ne s’est essayé à démontrer qu’il s’agissait soit d’une anomalie de la raison, soit d’une méchante substance chimique qui passait par là?
Le début de l’ére du binaire a institué l’interdiction de délirer, comme de se tromper, de se contredire, de changer d’avis. 0 ou 1, voilà le credo de la fin du siècle, dans trente ans.
Les machines à déduire tenteront, elles aussi, de prouver qu’on peut créer sans délirer, et que raison et raisonnement sont les effets de vastes combinaisons. Il se peut même que notre civilisation se replie sur des dogmes numérisés, ce serait un accident majeur pour la pensée humaine.
 
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1972
 
Comme une tempête de sable. Explosion, terre soufflée dans la courte-paille. Ils sont bien nombreux, depuis Arthur KOESTLER et sa femme, à être partis au moment décidé.
Mais MONTAIGNE: “La mort n’est rien. Le mourir est tout”.
 
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1973
 
11 Septembre, Salvador ALLENDE est assassiné.
Ivrogne franc-maçon démocrate donc mou? C’est justice, non?… Au moins, avec les militaires, pas de démocratie, s’exerce la fasci-nation, sorte de lifting politique, obsession du nettoyé.
C’est dans le cul de GARCIA-LORCA qu’ils ont tiré en hurlant: “A bas l’intelligence, vive la mort!”
Jusqu’à quand au Troisième Millénaire?
 
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1974
 
Suivi socio-éducatif d'un paranoïaque, déjà psychiatrisé, un cas lourd, entretien prostré, croit qu'il y a des caméras et des écoutes, donc silence. J'ai FAIT: j'ai regardé derrière la porte, tatonné les murs, les affiches, je suis rentré dans son jeu, détendu, riant!
Nécessité d'une permission de sortie, refusée vu son comportement car agressif, "imprévisible avec la surveillance", violences physiques avec des extincteurs sur les gardiens.
Comme je ne le savais pas avant, on a pu parler toute l’heure.
 
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1975
 
"Vous a-t-on jamais dit que vous étiez stérile ?" dit ce gynécologue.
Retrouvé assassiné sauvagement par une éprouvette.
Les suivants furent un peu plus prudents dans leurs affirmations.
 
 
 
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1976
 
Combien de fois peut-on se tromper au cours de sa vie?
“Autant de fois qu’on répète cette jouissance” répond le psychanalyste, “cela s’appelle névrose”.
“Le moins possible” répond le rationaliste, “cela s’appelle connaître”.
“Aussi longtemps qu’on ne prend pas force dans la foi” dit le religieux, “cela s’appelle solitude de l’incroyant”.
“Autant qu’on en a envie” répond le pervers”, “cela s’appelle jouer au bord du précipice”.
“Tant qu’on n’a pas d’expérience” répond la notoriété publique, “cela s’appelle jeunesse”.
“Le moins possible” répond le diplômé, “cela s’appelle mal gèrer sa carrière”.
Se tromper, se contredire… Et nous qui pensions que c’était si enrichissant de l’accepter…, de le partager…
 
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1977
 
Je pensais déjà depuis quelque temps: “N’est-ce point dans son propre parti qu'on trouve ses pires ennemis?” Et c'est cette époque précise que je me remémorais pour y trouver quelque explication à mes difficultés d'être. Cela faisait des années que je laissais transparaître mon aversion pour l'Institution.
Rien n'aurait pu parvenir à me convaincre de pactiser avec Elle, du moins pas davantage que je n’avais déjà l'impression de le faire. Je n'aurais d'ailleurs pas su comment.
Les autres, eux, s'en tiraient plutôt bien. Ils étaient le plus souvent au chaud, dans des jobs un peu poussiéreux mais confortables, voire gratifiants. Ils ne semblaient pas avoir de problèmes de fin de mois ni de problèmes d'impôts. Alors pourquoi "l'insersion sociale" et ses bienfaits m'étaient-t-ils refusés? Le destin m'avait déjà fait le coup des poètes maudits, mais je ne croyais plus non plus jamais pouvoir un jour appartenir nommément à telle caste télévisable.
La réalité est probablement ce que Proust en écrit, à propos de sa relation à la question d'être adulte ou pas. Chaque jour, il se disait que "c'est demain matin que la vie va commencer". Son père lui fit remarquer brusquement qu’elle était déjà commencée.
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1978
 
La route à prendre porte un panneau “étroite et dangereuse”, ce 28 Janvier d’hiver, vers le village de l’Escarène, et le silence du passé emplit les Alpes du Sud que je traverse seul, tandis que la radio de ma voiture rocaille tant bien que mal un Bach venu du fond de sa retraite ptoléméenne et protestante.
Lorsqu’on est tout seul dans un petit restaurant de village, le maternage curieux est de mise, accompagné de la demie de rouge local et de la tarte aux pommes maison.
Et… cette sorte de lèvres à la fois fines et pulpeuses du patron de restaurant qui aime ses vins et qui sait les goûter, mais suffisamment petites pour indiquer qu’il n’est généreux qu’avec la bouteille, car pour le reste, c’est la sécheresse.
Les ruines des édifices passés attirent ceux qui le plus souvent n’ont pas achevé de construire, comme pour se masquer à eux-mêmes qu’ils n’ont pas réussi, comme si la réalité démolie pouvait prendre la place de ce qui n’a jamais existé.
 
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1979
 
1979, Cuba est capitale du Tiers-Monde.
Fidel CASTRO donne des heures de discours.
On parle souvent des Droits de l’Homme, on devrait parler plutôt des Droits de l’Humanité… Pourquoi certains vivent-ils 35 ans pour que d’autres puissent vivre 70?… Pourquoi des enfants meurent de faim pendant que d’autres vivent dans l’excès des richesses?”.
Dix ans plus tard, les médias ont décidé que les discours de CASTRO sont devenus trop longs.
Par Gérard Delacour
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Lundi 7 janvier 2008 1 07 /01 /2008 12:45
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1960
 
Au collège, il y avait les prêtres, ceux qui voulaient nous voir entrer au petit séminaire, ceux qui nous détestaient, nous attachaient et nous battaient, ceux qui, pédérastes, cherchèrent à attenter à nos pudeurs de jeunes adolescents. Aucune de nos familles n’y avait cru, c’était sans doute trop impossiblement banal.
J'avais des amis. Entre nous, nous nous appelions « les fêlés ». On s'assemblait bien, contre la réalité; nous fusionnions dans des regards et des silences.
Plus tard, je vivais au Quartier Latin dans des chambres de bonne, où nous ne savions pas faire l'amour, mais où nous nous cachions de tout, pour vivre intensément. Nous en sortions pour aller voir Godard.
Nous voulions tous faire du cinéma, du théâtre. L’un partait seul sur les routes d’Europe, l’autre au Mexique avec Michaud dans son sac, celui-là enterrait sa grand-mère, celui-ci appelait son père d’une prison au Maroc, et nous étions tous à l’enterrement d’André BRETON au Père Lachaise.
Les autres nous répétaient qu’il ne nous restait plus qu’à entrer dans la vie.
 
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1961
 
Je rencontrai un jour une femme si âgée qu'elle était pour moi la mère de mes ancêtres les plus lointains. Elle faisait des livres à la main, en gravant des plaques de bois à l’envers, comme Albert Dürer.
Elle me donna ses livres. Sa maison était une sculpture dans la forêt de sa vie. Sa tombe n'a ni nom ni date, mais seulement son portrait dressé dans le bronze.
Où es-tu, mère des mères qui me berçait de tes conseils un peu secs? Y passaient des journées entières, puis je rentrais tard, sur mon vélo Solex.
 
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1962
 
Ce soir-là, l’église Saint-Séverin se taisait dans la pénombre et la senteur d’encens. Quelques lampes éclairaient le derrière des colonnes et le dessous des chapîtaux.
Il est arrivé, furtif, entouré de deux gaillards, c’est du moins leur taille qui m’a impressionné. Lui, petit, presque comme moi, était au milieu. Il s’assit devant moi.
Puis vint Christian Ferras avec son violon, debout sur les dalles de marbre, à quelques pas de nous qui étions au deuxième rang.
Pendant tout le concert, je pensais sur le fond musical que j’entendais à peine; je me décidai à demander au petit homme dont je touchais presque la nuque, de signer mon programme. Moi qui lisait ses poésies, moi qui avait tant aimé Orphée. Je savais déjà le souffre dont il était entouré, ce fut une des rares violences que je me fis en présence de mes parents, car l’amour du Verlaine de mon adolescence fut, ce jour-là, le plus fort.
En échappant aux autres, je lui tendis mon programme. Jean Cocteau le signa sans rien dire. Petites choses qui aident à apprendre qu’il ne faut pas être tenté de confronter imaginaire et réalité.
 
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1963
 
Lieux chargés des tonnes du souvenir et de la poussière des cadavres et des fantômes en-allés. Les étages de l’Histoire.
Vous ne voyez aucun changement pendant des années. Et un beau jour, une plaque, un roc, une allée, une forme, disparaissent.
C’est bien ainsi; le souvenir enseveli est intact, protégé, immuable, indestructible comme les cendres au fond de la mer.
 
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1964
 
Si longtemps le désespoir avait, peu à peu, invariablement, envahi ma vie.
Je me levai une nuit pour voir ma mère, la tête penchée, du monde autour d'elle, près du lit dont une forte odeur se dégageait. Des médecins, ma soeur, mon père, un râle.
J'ai compris que j'étais né de quelqu'un de mort et que cela pèserait sur toute ma vie.
Ce poids qu’un jour vous jetez par dessus bord est celui du désir fou de cet être par qui vous devriez apprendre l’amour et qui ne cherche qu’à vous apprendre qu’il vous faudrait mieux n’être plus.
 
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1965
 
L’une se prenait pour une petite midinette de 70 ans, l’autre divorçait à 75, la troisième vivait en sinistre banlieue après avoir cru devenir une grande bourgeoise.
Une autre encore transportait partout son île.
Elles étaient de ces femmes esclaves qui n’avaient pas encore compris qu’en trompant leur mari, elles touchaient à la seule liberté qui leur était accordée: être maîtresse du temps si long qu’il faut pour approcher un seul homme.
 
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1966
 
Je n’ai jamais cessé d’écrire, j’étais simplement, comme tout le monde, un peu trop occupé pour le faire sur du papier, sans doute par modestie. Mais attendre toujours “d’être meilleur” est sans aucun doute une manifestation de l’orgueil.
Réveillé par le choc de la traversée, me voici contraint de faire marcher cette main à stylo, l’ordinateur est décidément trop plat, son écran n’a aucune profondeur, il cache le sens; le papier le réveille comme une photographie qui vient, dans la lumière rouge du laboratoire.
Or pour écrire, c’est bien simple, il faut arrêter d’agir.
 
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1967
 
Ce ne sont qu’histoires d’hommes abandonnés par des femmes, de femmes délaissées par des hommes. Le cinéma ne peut se voir qu’au passé, comme le roman d’un écrivain défunt, sinon il est aussi mort que les disques des musiciens vivants, aussi insupportable que lorqu’on écoute plusieurs fois la même version enregistrée d’un concerto qui craque au même endroit.
Le cinéma se raconte comme une histoire mille fois répétée le soir avant de s’endormir. Il est en cela si différent du théâtre qui recrée l’auteur à chaque fois. Et c’est sans doute pour cela que j’ai fui la pellicule. “J’ai toujours redouté ce qui arrivait: le tournage du film arrêté par la mort d’un acteur[1]”. Film mille fois mort avant l’actrice.
“Les films avancent comme des trains dans la nuit”. Oui, ils emprisonnent comme un train de nuit. Leur mode d’administration sophistiqué, avec des machines à projeter, les rend lointains. La vidéo les tue davantage en les incluant de force dans un environnement coloré et parasité qui ne leur convient jamais. La télé est interrompue visuellement par le décor alentour et par les coupures provoquées par la vie, que la vidéo ne sait pas suspendre comme une salle de spectacle.
Le théâtre, l’opéra requièrent la vie. On y vient voir Monsieur ou Mademoiselle tout au long de leur vie et de la sienne.
 
 
 
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1968
 
La rue était accueillante, la société s'acceptait enfin dans son délire et ses jaillissements spontanés de désir d’être chacun soi-même.
C’était donc impossible.
 
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1969
 
Je vivais alors dans la chaleur familiale d'une amie qui avait accepté de partager sa mère avec moi. Aristocrate juive grecque, grande dame, elle me bichonnait.
J'avais une chambre sous les toits de cette maison du vingtième arrondissement, où elle faisait semblant de ne pas savoir que sa fille me rejoignait certains soirs jusque aux combles.
Le père et le frère ne m'aimaient pas. J’usais de leurs femmes.
C'était chaud et accueillant. Je ne sais plus pourquoi j'ai fui.
 


[1] François TRUFFAUT.
Par Gérard Delacour
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Lundi 7 janvier 2008 1 07 /01 /2008 12:40
SYZYGY

Aphorismes de 1950 à 2000
 
 
 
à Gilles GARY,
à tous les orphelins.
 
 
 
 
 
 
 
 
Les cinquante dernières années du XXéme siècle sont les cailloux posés furtivement pour servir au récit syncopé de cinquante années de vie de l’auteur.
 
 
SYZYGY : Position d’une planète (la Lune par exemple) en conjonction ou en opposition avec le Soleil, de “syzygia, assemblage, réunion” (Petit Robert).
 
 
 
1950
L’Histoire vous vient de votre mère qui est attachée à vous, comme un boulet au fond de la naissance.
Certains êtres ont été noyés à l'intérieur de leur mère avant d’avoir pu en sortir.
 
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1951
 
La question n’est sans doute plus: “Dieu existe-t-il?”.
La question est: “Pourquoi ne savons-nous pas?”
 
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1952
 
Une toute petite fille gît au fond de vous, ou un tout petit garçon, semblable aux statuettes qui représentaient au Moyen Age ce petit être que le masculin-action venait mettre dans le féminin-réceptacle. Ainsi l’un, fécond, aurait tout donné, l’autre, passif, ne ferait que recevoir.
Et hop! Voilà toute une civilisation montée en neige sur cette croyance assassine. Fallait-il sauver l’idée que Dieu existe? Masculin et féminin y servaient.
Les saints eux-mêmes ne reculent devant rien: Thomas d’Aquin nous propose de ne faire acte de chair qu’à condition de ne jamais oublier, masculin, que le fantasme que tu as sous toi, féminin, ne sera un jour “que sanie” -purrulence-.
Là-dessus vint, beaucoup plus tard, le temps du citoyen et de la citoyenne. Il ne s’agissait que de reconnaître l’existant : construire ensemble.
Puis la fin du deuxième millénaire l’oublia.
Pourquoi ? Lorsque le pouvoir devient unique substitut de toute jouissance, lorsque toute énergie et tout désir se réduisent et s’expriment seulement en dominance, celui (masculin) qui a (toujours eu), n’est en mesure ni de partager, ni d’en abandonner une quelconque partie puisque l’intelligence renvoie ici à ce qui est annoncé comme négation de soi.
Ainsi les femmes ne doivent-elles pas se battre “contre” (les hommes). Elles sont lorsqu’elles transmettent (à leurs enfants) cette intelligence du non-déplacement du désir.
 
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1953
 
Le noir de bouchon de liège permet de se dessiner des moustaches. C’est souvent vers trois ans que l’on fait l’expérience du noir de bouchon. Tout alors est encore permis aux filles comme aux garçons.
 
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1954
 
En rentrant de l’école, je passais devant le marchand de jouets dont la vitrine était toujours bien achalandée: grosses automobiles à clé, Dinky Toys, jeux de construction en bois, Meccano, trains électriques de métal peint…
Ce jour-là, une lumière d’atelier d’artiste tombait calmement sur la baie vitrée légèrement rosie par le soleil qui déclinait. Je vis le tout nouveau plastique bleu layette d’une sorte de véhicule bizarre, avec des phares et des roues en caoutchouc blanc.
Sur le dessus, une plaque rectangulaire brillante, bleue presque noire. Posée à côté, une lampe torche en caoutchouc et cet écriteau: « Le rayon me dirige! ». Tout devrait sans doute être ainsi, me dis-je.
 
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1955
 
Le bureau de mon père, le soir, sentait le parfum de ses patientes.
J'allais y écouter des disques microsillons 33 tours “La Voix de Son Maître” dès qu’il avait fini. Il sortait de la grande pièce en laissant toutes les lampes allumées derrière lui, et derrière lui la senteur était mélangée de pharmacie.
Curieusement, cela me lavait. J’étais relié à toutes ces présences qui flottaient dans la fin d’après-midi; cela m’était bénéfique, elles me protégeaient; cela me déculpabilisait de n'avoir pas bien fait mon travail de classe, ce dont personne ne se souciait, du moins pas avant que tombent les résultats.
J'écoutais la sonate à Kreutzer, le chien de l’image me regardait en tournant , et le pick-up avait une petite lumière bleu-vert qui scintillait sur le devant, sous le haut-parleur caché par le grand rectangle de tissus beige.
J'étais assis par terre, adossé au lit de ma grand-mère qui servait de divan d'examen, un lit de velours rose où je l'avais vue mourir. Elle était trés grosse. J'avais six ans et j'étais seul ce matin-là avec elle. Elle me demanda de sortir de sa chambre et d'aller chercher la bonne car elle ne se sentait pas bien, mais je restai. Elle mourut à côté de moi, sur ce lit dans lequel ensuite, comme mon père avait choisi un autre divan d'examen, j'ai dormi de nombreuses années.
La cérémonie de la musique, ces odeurs des gens, les lumières d’une heure très privilégiée de la journée, les souvenirs en filigrane dans les tissus et les objets, cet apprentissage invisible de la solitude soutenaient encore la jeune tulipe de ma vie.
 
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1956
 
Dimanche, le cimetière de la Madeleine à Amiens.
Soudain, il m’apparut à la croisée des deux allées convergentes: il levait la pierre géante d’une main, le bras tendu pour mieux sortir son poitrail hors de sa tombe. Torse puissant sortant bruyamment de terre, Jules Verne se hissait vers le ciel qui le tirait de son enfermement.
 
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1957
 
Enfant, je me levais la nuit, souvent, pour boire de l'eau fraiche, et je passais sur la moquette de laine grise, sur les tapis persans, sur le carrelage frais de l'office et de la cuisine, puis j’allais vers le placard où se cachaient toujours les verres que des présences féminines remettaient en place après les avoir lavés.
Je buvais un ou deux grands verres d'eau, dans le noir, avec juste la pénombre de la cour de la cuisine ou la lumière blafarde qui venait des étages supérieurs, du sixième où habitaient les domestiques et les étudiants. Puis je repassais dans un couloir étroit où se succèdaient deux miroirs : dans le deuxième, j'arrivais à me voir, en pied, et le plus souvent, je ne pouvais que me mettre à pleurer.
Je me regardais longtemps pleurer devant ce miroir jusqu'à ce que, épuisé, je retourne me coucher. Chacun se revoit ainsi dans les miroirs de la vie, un peu partout, et y revoit cette image du “labyrinthe de la solitude”[1].
 
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1958
 
J'ai eu, comme beaucoup d'enfants, les oreillons, et ma maîtresse -j'étais en 8éme à l'Ecole Communale- , était si belle!… Je ne comprenais rien ni ne savais rien, je sentais que c’était une fée.
J'attendis des jours et des jours, et enfin, elle vint me voir.
Le jour ne me faisait plus autant de mal qu’au début, et elle ne sembla pas comprendre que c'était ma vie même qui revenait avec elle. Elle parlait avec quelqu’un, je crois, mais je ne voyais qu'elle. Je crois aussi qu'elle avait apporté des fleurs, était-ce seulement pour ma mère? Plus rien ne valait que le retour de Clochette, pour moi, Peter Pan.
 
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1959
 
Les sœurs de cette confrérie étaient comme les chevaux: empêchées par leur œillères de regarder sur le côté, de peur d’un écart?
Leur croupe était si ronde sous le drap lourd de leur costume!
 


[1] Octavio PAZ.
Par Gérard Delacour
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Lundi 7 janvier 2008 1 07 /01 /2008 12:37
8. DISTANCE
 
 
Car cette histoire commence sur la distance qui sépara, toute sa vie, un être de lui-même.
 
C'était en permanence sur la scène qu'elle se trouvait.
 
Elle avait été élevée par un père qui l'aimait séchement. La grande maison abritait plusieurs chambres. Le vieil homme, aride comme une campagne sans eau, vivait de son côté, ne descendant que pour manger. Sa fille, aidée par la servante, allait à l'école et rentrait pour faire ses devoirs.
 
Au diner, elle voyait ce père si grand de taille, si précis dans ses regards.
 
Passe le temps et la frayeur du silence.
 
Elle grandit, sans femme à qui parler, et fut juste violée, par lui, un matin. Il ne lui fit pas grand chose, à vrai dire, mais suffisamment pour lui faire perdre tout son amour de la vie. Elle ne comprenait plus rien depuis ce jour. Elle fut sa maîtresse pendant quatre ans, jusqu'à dix-huit ans. Là, un autre la prit, de la même manière, trés fort et trés vite, et elle partit.
 
Ce n'est que dix ans plus tard qu'elle retourna voir son père.
 
Il n'avait pas changé, mais n'essaya pas de la toucher. Ils ne parlèrent jamais de rien. De toutes façons, il savait qu'elle ne pourrait plus jamais aimer aucun homme, et c'était cela, entre autres choses, qui lui faisait jouissance.
 
Elle était partie pour Paris, où elle travaillait bien. Elle vivait avec un garçon gentil, qui ne lui faisait pas l'amour trop souvent, qui la laissait tranquille. Elle, elle allait dans les rues, parfois, et se faisait prendre par n'importe qui ou presque, du moment que cela la replongeait trés vite et trés fort dans l'histoire de son enfance.
 
Elle rentrait ensuite à la maison, et s'endormait auprès de son compagnon. Une autre femme vint lui prendre cet homme à qui elle ne pouvait rien donner d'autre.
 
Seule, elle eut une ou deux amies dont elle partageait les aventures, les maris et les enfants. Elle rentrait ensuite chez elle dormir et repartait au travail le lendemain.
 
C'est ainsi qu'elle passa sa vie, en continuant de faire croire aux machins masculins qu'elle n'était qu'un objet sexuel. De toutes façons, elle ne pouvait pas arriver à jouer un autre rôle.
 
En avançant en âge, sa beauté se transformait, passa par une maturité extraordinaire, où tout le monde se retournait sur elle pour la regarder et la suivre des yeux. Elle se faisait toujours prendre, par fausse surprise, et faisait semblant de jouir, comme tant d'autres, et remerciait la chose humaine qu'elle avait eu sur elle, de lui avoir tant donné.
 
Elle ne pensait même plus qu'il lui aurait été possible de vivre un peu une vie de femme aimée. Elle n'aurait, de toutes façons, pas su aimer. Son anesthésie était totale.
 
Donc rien ne se produisit. Elle continuait de séduire, puis de faire peur, et les hommes l'abandonnaient après en avoir usé, bien mal, à vrai dire, la plupart du temps. Elle n'embrassait pas mais se laissait dévorer, elle ne touchait pas, mais se laissait malaxer. Elle ne prenait pas et se laissait torturer.
 
Elle avait son père en horreur. De plus en plus, car avec les années qui passent, on s'aperçoit des vraies causes de son état, on les connait de mieux en mieux, avec certitude. On ne peut y remédier, mais on sait les montrer du doigt, les désigner. Et c'était lui qui l'avait mal démarrée dans la vie.
 
Elle descendit donc en train pour aller le voir. Puis entra dans la maison où elle n'avait pas prévenu de son arrivée. Trés simplement, elle lui trancha la gorge avec un couteau de la cuisine, puis alla au poste de police. Elle ne dit mot, mais emmena les agents avec elle dans la maison, pour qu'ils voient.
 
On lui reprocha mille choses avant et au cours du procès, y compris de n'avoir pas dit plus tôt ce que son père avait fait. Son avocat n'avait d'ailleurs pas réussi à le lui faire dire, c'était seulement des suppositions et des ragots du village.
 
Elle n'avoua jamais que son père l'avait violée à quatorze ans. Parce qu'elle savait qu'elle attendait en quelque sorte quelque chose comme çà, dans ses rèves et que, de toutes façons, elle était coupable d'avoir pu désirer connaître l'amour qui lui était de toutes manières horrible.
 
Jamais personne n'aurait dû le faire autrement, selon elle, que pour procréer.
 
Elle ne dit rien ou presque et alla en prison, pas trés longtemps. Quand elle en sortit, elle revit le jeune homme avec lequel elle avait vécu quelques années, qui s'était marié et avait des enfants.
 
Elle n'avait plus l'âge d'en avoir, bien qu'elle pût encore le faire. C'était surtout qu'elle savait qu'il fallait être deux. Elle méprisait depuis toujours les femmes qui pensaient pouvoir "faire des enfants toutes seules", et se souvenait notamment d'une grande femme brune qui ne se rappelait plus de l'homme qui avait prêté son corps.
 
Elle continuait de penser qu'elle ne pourrait jamais rien établir avec un homme de telle sorte qu'elle puisse en avoir un enfant. Cette pensée la poursuivait depuis quelques mois. Compte-tenu de son passé, elle savait aussi qu'elle serait particulièrement surveillée par l'Action Sanitaire et Sociale qui, depuis Pétain, dans ce pays, a cette mission.
 
Elle renonça, mais tard.
 
Devenue vieille, elle était, tour à tour, bien sympathique ou méchante, et surtout avec certaines femmes, dont elle était jalouse. Qui lui racontaient en long et en large leurs maris, leurs enfants, leurs joies de grands mères et de veuves.
 
Elle mourut seule, un matin, comme à quatorze ans, et comme c'était à l'hopital et que personne ne venait la voir, elle fut mise en frigo à la morgue, en attendant. Un locataire de son immeuble, avec lequel elle parlait de temps en temps, vint prendre incidemment de ses nouvelles. L'administration lui tomba dessus, pour lui demander ce qu'il "comptait en faire". Un peu pris de court, il bredouilla qu'il allait faire le nécessaire et donna son nom et son adresse. Dans les deux jours, des croques-morts se présentèrent. Il commanda un cercueil simple, avec l'argent qu'on avait trouvé dans son sac et dont la direction de l'hôpital lui laissa l'usage.
 
Le corps refroidi fut emporté la semaine suivante. Le locataire était seul dans l'estafette, avec les trois employés de la société de pompes funèbres. Au cimetière, on fit les choses rapidement.
 
Ainsi, la distance qu'il y avait eu entre elle et le monde n'avait fait que s'accroître avec les ans.
 
On l'enterrait comme elle avait vécu, loin des autres et d'elle-même.
9. TOUT NEUF
 
 
Il siffla deux coups. La plage était déserte, apparemment, et la mer montait lentement.
 
Il avait rendez-vous avec elle, près des rochers de la partie Est, là-bas où parfois des bandes de jeunes faisaient du feu, le soir, avant de se baigner plus loin, dans le noir.
 
Rien. Pas d'écho. Il goûtait pour la première fois la possession de quelqu'un d'autre. Cela avait un goût bizarre, à la fois sucré et amer, doux et suave quand elle était près de lui, fielleux et difficile lorsqu'elle n'y était pas.
 
Mais parfois, alors qu'elle était là, tout près, c'était comme s'il ne la voyait pas. Il eût fallu quelque chose de plus, comme une chaîne de bateau entre eux, pour qu'il y crût. Il n'avait pas encore connu cet attachement meurtrier qui fait de vous ce prisonnier tellement malheureux que sa seule idée est de s'évader, par tous les moyens.
 
Il avait l'âge des montres en plastique-couleurs et des maillots de bain qu'on enlève à minuit, pour se baigner avant d'aller en boite. L'amour était partout, c'était comme une nécessité. S'attacher, puis rompre, puis s'attacher, puis finir par... FINIR pour dire commencer, AVOIR pour croire être, signer pour promettre, embrasser pour dire c'est à moi.
 
Il faisait l'expérience de l'entrée en matière terrible des loups de la jeunesse, ceux qui foncent dans la neige de notre coeur et qui désolent tout, puisque rien ne se refait de ce qui a été défait et mal vécu.
 
Mal l'amour, pas d'amour, la possession, déjà si jeune, puisque cela va avec les études que tu fais, avec les parents que tu as, avec les amis qui te le disent et qui admirent tes résultats, avec les journées passées au tennis.
 
Plus tard, et peut-être jamais, la pesanteur de la vie, les déboires et les succés achetés de droite et de gauche, explosent en miroir infernal, tourné vers la vieillesse, celle qui fait qu'on a mal de faire encore quelque chose, alors qu'on voudrait déjà être mort, ou être Dieu, tout posséder, Lui qui possède tout, puisqu'il a même tout fait, le grand ordinateur.
 
Sur cette plage se jouait ce soir encore une fois, insignifiant et signifiant, le destin d'un jeune homme qui attendait une jeune fille, qui ne serait sans doute pas sa femme, mais qui serait celle d'un autre, peu importe, il fallait seulement passer le temps jusqu'à cette échéance.
 
Le sable humide et un peu chaud, tiédi par le soleil de la journée, lui semblait familier, mais cela accompagnait aussi une nausée profonde dont il ne se rendait pas vraiment compte, tout tourné vers son but: la rencontrer ce soir-là.
 
Le soleil avait achevé de se coucher, plus de lueur à l'horizon, et il parvint à la deviner dans le noir, elle s'approchait de lui.
 
Ses baisers eurent un goût curieux, inattendu. Il pensa que cela aurait dû être bien meilleur.
 
Elle ne bougea pas, ne lui proposa rien, ne lui dit presque rien, elle s'accrochait seulement à son bras, et continuait ainsi pendant des heures, ce qui le rendait furieux intérieurement.
 
Mais il ne pouvait lui dire, cela était inutile, puisque si elle avait été en mesure de comprendre, eh! bien, précisèment, elle ne se serait pas comportée ainsi.
 
En fait, elle avait peur d'elle-même et de son coeur qui battait si fort pour ce garçon inconnu quelques jours auparavant. Quand il lui demanda si elle l'aimait, elle répondit brusquement que non, alors que sa machine interne battait un rythme bien différent, celui de l'amour.
 
Pourquoi ? On ne sait pas pourquoi on est amené à dire le contraire de ce que l'on pense et de ce que l'on ressent le plus profondément.
 
Quelques semaines plus tard, à Paris, où ils habitaient tous les deux, les téléphones jouèrent le rôle diplomatique tout à fait remarquable qu'ils sont capables de jouer, transformant jusqu'à l'image même qu'on se fait de l'autre, car au téléphone, bien souvent, la voix devient celle d'un ange.
 
Rendez-vous sont pris. Soirées sont passées à se retrouver au concert ou au cinéma. On se tient par la main dans le noir, beaucoup plus intensément que sur cette plage de vacances, mais avec le goût du plat attaché. Il faudrait beaucoup gratter pour nettoyer tout çà. On ne le fait pas.
 
Mauvais concerts, restaurants médiocres, cinémas des Champs, ils ne voient pas grand chose de ce qui leur arrive. Les familles ont l'oeil. Puisqu'il vient de trouver cette excellente situation d'informaticien, et qu'elle est sur le point de terminer sa spécialité, rien ne s'oppose plus au mariage.
 
Ils décident, car ils sont modernes, de commencer de vivre ensemble, après avoir été fiancés pendant près de huit mois.
 
Le mariage a lieu deux mois plus tard, après une course de toutes les fins de semaine pour trouver un "endroit".
 
Auberges, châteaux loués, hotels-restaurant de campagne, complexes de loisirs, salles des fêtes de village, tout y passe autour de la capitale. Mais tout ce qui leur plait est souvent pris, pour la date retenue, ou bien trés cher. Finallement un choix par défaut leur assure un relais dans l'Eure, tout ce qui convient pour contenter leurs invités.
 
Liste de mariage, choix des vêtements, pour eux, les petits frères et les cousines, les mamans, et quelques autres contraintes qui occupent bien la future mariée pendant tous les jours jusqu'à pousser sa fatigue trés loin, comme les pires des travaux, un mauvais rêve.
 
Après quelques mois de mariage, elle est enceinte.
 
Après quelques années, elle a deux enfants, avec des douleurs à chaque anniversaire, puis chaque mois, pour ses règles. Cinq ans plus tard, elle doit être opérée.
 
Ils aiment toujours les mêmes choses. Il s'est passé une sorte de transformation chimique (certains diraient alchimique) puisque leur substance est devenue immuable, comme précipitée et fixée.
 
Leur vie progresse lentement, et sans changement.
 
Les enfants grandissent bien. Ils vont à l'école. On vote au centre, toujours, depuis toujours dans chaque famille. On est éclairé et on donne pour les grandes causes, on aide à Noël, on fait finallement des tas de choses fort utiles pour la cité.
 
Les amis sont bien chez eux, ils sont bien chez leurs amis.
 
Et se dégage de toute cette vie l'impression d'une visite de musée, du pire des musées, celui qui ne peut plus bouger, rien n'y évolue, rien n'y change, le gardien lui-même est immortel, il tend la main toujours de la même façon, à chaque visite, puisque si peu s'en font qu'il y en a tout de même assez pour laisser ce musée ouvert, et puis c'est la gloire de cette petite ville.
 
Doucement, comme avec élégance, alors qu'en fait ce n'est que la propreté de la mort, du formol de ce bocal si transparent qu'il parait ensoleillé, doucement, cette fixitude ronge chacun des êtres en présence. Il s'accumule sur eux, insensiblement, une poussière grasse, comme celle de l'espace, invisible et tenace.
 
Leur bonheur même n'a pas de nom, un enfant fugue, l'autre se drogue. On n'y comprend vraiment rien à cette époque de malheur.
 
En fixant ainsi chacun de leur geste, même les gestes de l'amour, vérifiés, mine de rien, dans un -un seul- film porno, référence la plus bourgeoise qui soit, ils n'ont pas pu comprendre que la mort les a saisis. Ils ont cru, tout simplement, vivre, comme tout le monde.
 
En fixant leur destin, dans chacun de leurs gestes quotidiens, depuis le lever, la toilette, le petit déjeuner, les dents, la serviette, le bureau, l'école, la voiture, la maison, les beaux-parents, la messe, le journal, la télévision, les vacances, le compte en banque et les économies qu'on arrive à faire, le petit héritage du vivant de..., les soirées sympathiques, les petites et les grandes attentions, les anniversaires et les gâteaux au chocolat, en fixant toutes ces scènes, ils ont tué, au delà de toute physique des événements (dans la métaphysique), le jaillissement de la vie dont on leur avait donné si grande peur.
 
Un cousin avait même été mis en quarantaine, lui qui vivait autrement, et qui osait parler, comme d'autres composent de la musique, avec insolence, impertinence contre tout, et sans scrupules.
 
Un de leurs fils rencontra une jeune fille qu'il épousa. L'autre continua de se droguer, c'était comme s'il n'existait plus pour la famille. Les grands parents finirent par mourir.
 
Entre eux et la mort il n'y avait donc plus de rempart.
 
Ils passèrent leur retraite avec le Figaro Magasine, car comme le vent tourne à droite lorsqu'on s'élève dans l'atmosphère, il en est de même de ces gens qui vieillissent.
 
Elle mourut la première, d'une sale histoire pulmonaire.
 
Son deuxième fils arrêta de se droguer; de toutes façons, il buvait pas mal, mais c'était déjà plus facile à admettre, en France.
 
Lui revint sur les lieux de leur jeunesse et ne reconnut presque rien. Le béton avait pris de la place, et il y avait du monde partout, alors que cette station balnéaire n'était pas spécialement animée, lorsqu'il avait quinze ans.
 
Il passait beaucoup de temps dans sa maison dans le Quercy, et quelques amis venaient le voir, quand il ne faisait pas trop mauvais.
 
Il décéda au début d'un hiver, et il n'avait en fait aucune autre raison pour cela que l'ennui monstrueux qui s'était brusquement emparé de lui un matin, alors qu'il se regardait dans le miroir de la toilette. Il se laissa aller peu à peu vers la fin, mais sans aucun heurt, ni dans sa tête, ni dans ses actions.
 
Sa femme de ménage le découvrit au lit. Elle téléphona à sa belle-fille qui fit immédiatement tout le nécessaire. Elle passa un avis dans Le Monde, car elle lisait ce journal de préférence au Figaro, ce qui l'avait toujours fait paraître “un peu gauchiste” à son beau-père.
 
Le fils qui buvait vint à l'enterrement, bien entendu, et l'on parla un peu de lui, à part.
 
Il alla dans la maison du Quercy et passa deux jours à lire les lettres que ses parents s'envoyaient lorsqu'ils allaient se marier et qu'ils s'écrivaient tous les jours. Cela avait duré huit mois, et les lettres avaient chacune au moins quinze pages recto-verso. Il pleura de dépit de voir tant d'amour gâché, mais lui savait pourquoi.
 
C'était un peu là, dans ce trésor inconnu, et qui le resterait, que gisait la vie de ses deux êtres qui venaient de partir pour le pays où ils vivaient depuis toujours, puisque leur civilisation ne leur avait montré que cela.
0. QUANTITE DE DIEU
 
 
Longtemps, l'oiseau bleu a survolé la mer, en espèrant une ile. L'image n'est rien en regard de la réalité de l'angoisse de l’animal parti du continent et qui ne savait même plus d'où, de quelle direction, ni dans quelle direction il lui fallait aller.
 
Sa grande force et son énergie lui permettaient de voler et il volait depuis des années sans s'arrêter.
 
Il avait dépassé la fatigue et la peur.
 
En plus des orages, de la solitude et de certaines chaleurs accablantes, il y avait aussi les mirages. Il voyait une ile, et quand il arrivait à sa hauteur, elle s'était déplacé ailleurs d'autant, il n'était pas arrivé au but qu'il croyait atteindre.
 
Il y avait aussi les iles qui se dérobent, il y avait celles qui lancent les hauteurs pointues de leurs montagnes contre vous, il y avait celles qui disparaissent dans les profondeurs, le temps de les atteindre.
 
Il y avait aussi celles dont le climat ne convenait pas, celles où l'on se sentait étranger, celles où rien ne pouvait vous abriter, celles où il fallait tout payer, celles où il y avait déjà tellement d'habitants qu'il n'y avait plus de place, celles où il fallait travailler sans relâche pour manger un demi-fruit, bref, il y en avait de toutes sortes qui ne convenaient pas à l'oiseau bleu.
 
Ainsi m'étais-je passionnée de vous et je tentais de vous le dire.
 
Mais rien d'autre que votre présence tous les jours, votre présence trop silencieuse.
 
Ainsi apprend-on à ne plus souffrir, à ne plus ressentir. Il est possible de pratiquer sur soi-même une anesthésie presque parfaite qui laisse juste encore de quoi pouvoir goûter certains aliments.
 
On ne tombe jamais plus malade, la maladie n'est rien. On ne sentimentalise plus rien, tout devient relatif. Et c'est vraiment bien.
 
Et puis un soir, vous me dites je-vous-aime. Le concierge balaie le trottoir. Je vis dans une maison dont l'escalier n'a pas de marches. Le téléphone n'a plus de fil. Les lettres me parviennent encore vides.
 
Et puis je quitte chaque jour ma caverne pour aller travailler.
 
Alors il ne faut pas voir les choses autrement qu'elles sont. Il ne faut pas rêver, même si le rêve constitue l'essentiel de la vie. Il faut rêver avec des êtres qui rêvent comme vous, qui sont semblables.
 
Certains ne savent que séduire, mais ni vivre ni partager. Ils sont condamnés à errer, s'ils en ont le courage.
 
Parfois la mer monte si vite et si fort qu'il faudrait courir dans les rochers pour échapper à la vague énorme. Mais en même temps, être englouti peut être agréable, cela va vite, on ne sent rien, qu'un peu de froid, un choc, puis rien.
 
Personne ne peut rien pour vous, en dehors de soi-même, n'est-ce pas ?
 
Et quelqu'un disait: "Que font ceux-là qui veulent sans cesse ôter les cailloux devant vos pieds, alors que vous savez pertinemment que votre chemin ne peut être que caillouteux[1]."
 
Il faut savoir se sauver avant d'être englouti par la machine dévorante. On ne soigne jamais ses propres malheurs en les partageant avec quelqu'un d'autre. Trop d'efforts pour comprendre un être nuisent à l'harmonie. Le corps disparait vite, avec les années, et il ne reste plus que l'esprit, et c'est là que doit être l'entente. Or vivre avec quelqu'un sans se nier et sans le nier est une impossibilité dans un monde où tout repose sur la Sainte Possession (sacrifier, capitaliser, amasser, garder, avoir, entasser, possèder, donner, vendre, marier). Et vivre autrement n'est pas possible.
 
La propriété privée est une vaste illusion. Il est déjà tellement difficile de s'appartenir à soi-même, c'est-à-dire s'aimer suffisamment pour être capable d'aimer les autres.
 
La nuit a deux parties: d'abord elle permet de tout oublier mais des mauvais rêves vous réveillent. Il faut alors se lever, boire de l'eau, manger un fruit, regarder le ciel au dessus de la ville, puis, fatigué, se recoucher pour tenter le repos jusqu'au matin.
 
Ainsi lorsque je frappais à ton coeur, il m'était répondu: "attendez, attendez, je ne suis pas loin mais trés occupé". Lorsque j'allais te voir, tu regardais ailleurs. Lorsque mes enfants étaient là, tu marquais parfaitement la différence entre toi et un père. Lorsque je te donnais rendez-vous, parfois tu venais, parfois tu ne venais pas, parfois même tu oubliais.
 
Quand je te voulais avec moi loin de tout, dans une maison de campagne, -sans confort, c'est vrai, sans chauffage, sans rien que nous dans le noir du soir-, juste un feu de bois, - tu me faisais rentrer à Paris sous la pluie pour te raccompagner. Et tu allais diner ailleurs. Lorsque je mourrais de te voir monter chez toi... Lorsque je voulais rester près de toi...
 
Lorsque je t'embrassais, tout doucement, pour ne pas t'effrayer, et que tu me disais "non, pas de démonstration, j'ai horreur qu'on me voit, horreur de m'afficher, avec tout le monde c'est pareil, tu sais!"
 
Quand je te téléphonais chaque jour, et que tu n'avais rien à me dire, ou que tu me critiquais, pour rire. Lorsque tu me disais que "je ne savais pas y faire avec toi", "ni te prendre, ni te garder", moi qui ne sais effectivement rien FAIRE.
 
Tu me disais aussi que je n'étais pas "une vraie femme"... Depuis, tu as confirmé tout cela en me disant que j'avais "changé", ce qui voulait dire, bien entendu, que j'étais davantage comme tu le souhaitais. Or je n'ai rien changé, c'est ton regard qui n'est plus le même.
 
Lorsque je voulais te voir et que tu ne voulais pas.
 
Dans tous ces moments là, j'ai continué à souffrir comme cela m'était arrivé pour d'autres choses dans ma vie.
 
Pour te dire enfin en face ce que je pensais, et pour en terminer, je t'ai écrit le plus vrai de moi-même, ce petit livre, où je me suis mis tout entière. En sachant que tu ne réagirais sans doute pas différemment de tes habitudes. Et de fait, le lendemain, j'entendai: "On s'est mis à trois pour te lire, mais on n'a rien compris!". Trop de dureté, peut-être un peu de méchanceté, de toutes façons, trop de silence. J'étais glacée. J'étais un bloc de honte, de solitude, de désastre.
 
Puis j'ai décidé de ne plus souffrir. J'ai donc appris à ne plus penser à toi que pour te ressentir loin, comme un tout petit objet impossible à atteindre, dans le profond horizon de mon passé. Au loin, au loin...
 
Cela a achevé de me transformer et tu m'as ainsi donné beaucoup: c'est qu'aujourd'hui, je sais ne plus subir, ne plus souffrir. Je sais vivre, à côté de ce qui est trop difficile.
 
Alors, effectivement, je n'ai plus souffert, je suis arrivée à ne plus souffrir du tout.
 
Je savais que tu existais, quelque part, mais cela ne me touchait plus. J'avais gagné une grande bataille sur moi-même.
 
Puis le temps a passé. J'ai trés souvent beaucoup plus été aimée, dans ma vie, que je n'ai pu aimer et que je n'ai aimé. Personne ne m'a jamais quittée. C'est toujours moi qui suis partie. Le temps déroule ses corolles et ses algues.
 
Puis soudain, un jour, j'apprends que tu ne peux te passer de moi, que tu me veux, que tu ne peux vivre sans me voir. Alors? Je trouve cela à la fois incompréhensible et pourtant je le crois vrai. Je comprends que tu devais cacher une bonne partie de ce que tu pensais de moi, que tu pensais nécessaire ce genre d'épreuve, pour toi-même, et sans doute pour moi. Mais qu'en faire? Et comment ne pas croire que j'avais quand même raison dans tout ce que je ressentais?
 
Tu as été adulé -tu es adulé- par des gens qui croient t'aimer, qui t'aiment ou encore qui ne t'aiment pas. C'est la même chose dans ma vie de rencontre. Les autres veulent possèder. Tu n'en veux plus, c'est moi que tu veux. Nous. Mais où existons-nous?
 
Aujourd'hui, ayant dépassé la douleur, je suis ailleurs, à côté de tout, j'ai trop ressenti, ma sensibilité n'en peut plus, je suis fatiguée.
 
Je travaille. De temps en temps, je souffre de n'être pas assez seule, mais dans l'ensemble, ce n'est pas si mal. Il y a un ou deux bons amis.
 
La place que tu occupais s'est peu à peu comblée, comme un trou dans le sable quand la mer vient, d'abord avec de l'eau salée, tranquille, transparente et écumeuse, comme des larmes, puis avec le sable qui se lisse et se nivèle, pour ne laisser qu'une légère dépression dans le sol, sous l'eau qui monte. Je suis nivelée.
 
Je te respecte et t'admire et il y a ici toute ma tendresse, celle qui n'a pu s'exprimer plus tôt, et qui m'a fait souffrir si fort. Mais il ne faut pas en vouloir à l'Autre de ce que l'on souffre parce qu'il ne vous donne pas autant qu'on le voudrait.
 
Quant à partager nos vies, nos temps, nos corps et nos têtes claires, je ne le peux pas. Une rencontre est souvent le résumé de ce qu'est l'existence: pour nous, ce sont nos différences et les souffrances qui sont les plus forts.
 
Mais comme il m'est impossible de supporter davantage d'être éloignée de l'image que je me faisais d'une vie réussie, comme je ne trouve pas à l'extérieur, dans la rue, tous les jours, assez de trouble chez les autres pour équilibrer le mien, il me reste à décider l'essentiel.
 
C'est ce que je viens de faire. La vie était claire et sombre. Elle n'est plus. Je passe à autre chose, comme une belette qui trouve un trou pour se cacher du soleil.
ZERO.
 
 
Relation, zéro. Communication, zéro. Regard, zéro. Habitat, zéro. Toi et moi, zéro. Toucher, zéro.
 
Blessée. Atteinte.
 
Beau temps, zéro. Douceur, zéro. Corps de l'autre, zéro. Proximité, zéro.
 
Coulée. Transpercée. Nausée.
 
Ne me quittez pas, je suis de celles qu'on n'oublie pas.
 
Donner, ne pas donner. Etre sensible au geste qui tue, la main qu'on pose et qu'on reprend. Avoir vu, être assassinée par la solitude. Hurler au levant, en silence, sa solitude. Ne plus voir personne, ni à droite, ni à gauche. Avoir été utilisée puis jetée.
 
Ne pas avoir la force de se jeter soi-même, même pas aux pieds de quelqu'un pour demander son amour.
 
Accumulez dans tous vos placards vos biens, vos précieuses denrées, surtout pour la guerre.
 
Ne croyez pas que je me trompe d'interlocuteur.
 
Je vous aime d'un amour si tendre que toute l'humanité est ma soeur, chaque homme est mon frère.
 
Et je voudrais que toutes les possessions disparaissent, jusqu'à la moindre maison, pour que nous habitions la Terre, jusqu'à la moindre feuille de papier, pour que nous puissions nous exprimer.
 
 
Quelque chose de l'humanité s'est cassé avec le nombre,
et nous arrêtons avec zéro,
après avoir énuméré les neufs premiers
qui servent à faire
avec celui-là,
tous les autres.
 
 
 
Il serait trés souhaitable de ne plus savoir compter,
Je te serai disponible comme jamais,
je vivrai l'utopie de la quantité
un lieu sans avoir,
pour exister seulement
au plus près de moi-même et des autres.
 
 
 
Alors j'aurai tout le temps et tout l'espace
qu'on ne compterait pas non plus
 
Et tout le monde m'aimera
 
Et moi, je ne compterai plus mon amour
 
 
 
 
 
 
 
Rue des Rosiers, Paris.


[1] Nietzsche.
Par Gérard Delacour
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